Le Saint Curé et son message

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Grands témoins d'Ars
Contemporains ou amis du Saint Curé …


Quelques témoins qui ont marqué le Sanctuaire d'Ars :

 

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Sainte Philomène
"La petite sainte du Curé d'Ars"

Pour faire le point au sujet de sainte Philomène, il semble important de mettre en lumière trois aspects : son existence, sa biographie et enfin son culte.

1- L'existence de sainte Philomène
Découverte des ossements et de l'inscription
En 1802, au cours des fouilles officielles entreprises sous l'autorité du Saint-Siège, on découvrit, dans la catacombe romaine de Priscille, les ossements d'une jeune fille dont la sépulture était fermée par trois briques portant cette inscription : "LUMENA / PAX TE / CUM FI". On jugea que, par inadvertance, l'ordre des briques avait été inversé et qu'il fallait lire :"PAX TE / CUM FI / LUMENA", c'est-à-dire : "La paix soit avec toi, Philomène", nom qui signifie "bien aimée". Les différents signes décoratifs qui entouraient son nom - surtout la palme et les lances - incitèrent à considérer ces ossements comme ceux d'une martyre des premiers siècles chrétiens. On pensait alors que la majorité des corps présents dans les Catacombes dataient des persécutions romaines de l'époque apostolique.

Difficulté de l'identification et de la datation
Plusieurs chercheurs (Marucchi-Leclercq) ont conclu que les ossements devaient être plus sûrement attribués à une défunte du IVème siècle, à une époque où l'on enterrait massivement dans les catacombes et où l'on fermait les tombes avec des morceaux d'anciennes épitaphes trouvées sur place. Mgr Trochu, biographe du saint Curé, a montré la fragilité de cette hypothèse et opté pour une date ancienne, proche de l'âge apostolique ; du point de vue de la science historique, rien n’est donc définitivement tranché.
Aujourd’hui, on peut dire que l'existence de sainte Philomène n'est ni plus, ni moins prouvée - historiquement - que celle d'autres saints officiellement vénérés dans l'Église (saint Georges, par exemple). L'attestation de nombreux miracles et la piété largement répandue chez de nombreux fidèles et pasteurs - notamment celle du Curé d'Ars - ne sont pas des preuves déterminantes du point de vue de la science historique. Elles incitent pourtant à respecter la mémoire de celle dont les ossements ont été découverts, il y a deux cents ans.

2- La biographie de sainte Philomène
La relation de Dom François di Lucia
Les récits sur la vie de sainte Philomène s'alimentent uniquement à deux "sources" récentes. D'abord, Dom François di Lucia, prêtre de Nole dans la région de Naples. En 1805, il devient détenteur des reliques et rédige en 1824 une "Relation", sorte de "biographie" de sainte Philomène, dont il faisait une martyre de la persécution de Dioclétien au IVe siècle. Son récit a été rédigé uniquement à partir de l'interprétation des signes décoratifs entourant l'inscription : ainsi la vierge martyre aurait été d'abord percée de flèches (lances), puis jetée dans le Tibre (ancre) avant d'être décapitée par le glaive, etc...

Les visions de Sœur Marie-Louise de Jésus
La source la plus circonstanciée de la "vie" de sainte Philomène est constituée par les visions d'une religieuse napolitaine, Sœur Marie-Louise de Jésus, qui a pu s'inspirer du livre de Dom Lucia. Un "récit abrégé" de ses révélations a été publié par Dom Lucia lui-même, en 1833. Le livre a obtenu l'Imprimatur du Saint Office (devenu depuis Congrégation pour la Doctrine de la Foi) ; ce qui ne garantit pas l'authenticité des visions, mais atteste que rien, dans le texte, n'est contraire à la foi et aux mœurs. Cette "biographie" reprend la plupart des éléments communs à l'histoire des vierges martyres des premiers siècles de l'ère chrétienne ; elle a aussi inspiré au peintre Borel les fresques intérieures de la Basilique d'Ars. Mais la transcription d'une révélation privée n'est pas garantie par l'Église.

Une mise au point provisoire
En 1929, le célèbre biographe du Curé d'Ars, Mgr Trochu, a publié une étude documentée sur la question de sainte Philomène. L'auteur s'efforce de répondre aux objections de Marucchi et Leclercq concernant l'identification et la datation des ossements. Il reste très discret sur la vie de Philomène et se contente d'imaginer les grandes étapes de son initiation chrétienne, compte tenu des usages de l'époque : son baptême et sa confirmation, sa consécration dans l'ordre des vierges, son martyre... La plus grande partie de son travail concerne cependant l’histoire du culte de la sainte.

3- Le culte de sainte Philomène
Une dévotion populaire
À la faveur de nombreux miracles, la dévotion populaire à sainte Philomène s'est propagée très rapidement, en particulier à partir de 1805, à l'occasion du transfert de ses reliques à Mugnano (Italie). C'est Pauline Jaricot (lyonnaise et fondatrice de l’œuvre de la Propagation de la Foi) qui, à la suite d'un pèlerinage et de sa propre guérison, apporta des reliques au Curé d'Ars. La fête se célébrait alors à Ars le 11 août.

Un culte reconnu
En 1837, le Pape Grégoire XVI autorise en effet le culte public de la sainte, d'abord pour le sanctuaire de Mugnano, puis pour le diocèse de Naples. Avec les indults nécessaires, la permission est accordée à la paroisse d'Ars, à la grande joie de Jean-Marie Vianney. En 1855, une Messe et un Office propres sont approuvés par le bienheureux Pie IX, qui se rend lui-même au Sanctuaire de Mugnano. Léon XIII et saint Pie X témoignent aussi publiquement de leur dévotion envers elle, sans que ces actes, bien sûr, n'engagent leur infaillibilité quant aux données historiques sur la vie et le martyre de Philomène.

Une prudente réserve
Il demeure que bien des précisions d’ordre historique nous font défaut à son sujet, et ni les miracles, ni la dévotion des fidèles ne peuvent y suppléer. De plus, on ne trouve aucun témoignage des premiers siècles concernant la manifestation d'une dévotion envers Philomène. C'est pourquoi, selon les critères exigeants de la science historique contemporaine, lors de la révision du martyrologe romain en 1961, le nom de Philomène n'a pas été conservé. Cette décision liturgique ne tranche pas la question historique, mais la laisse en suspens dans l'attente d'études plus complètes.

En conclusion
Actuellement, l'hypothèse favorable à l'existence historique de Philomène n'est pas exclue. Les restes retrouvés à Rome en 1802 peuvent très bien être ceux d'une authentique élue, quels que soient son nom, sa vie et les circonstances de sa mort. À travers les prodiges qui se sont multipliés autour de ses reliques, Dieu a pu vouloir la faire connaître au monde dans un dessein particulier de miséricorde, comme le suggèrent tant de témoignages concordants.
L'Église est une Mère prudente pour ses enfants. Elle règle avec sûreté ce qui concerne le culte des saints. Elle s'assure d'abord de leur existence et des marques certaines de leur sainteté. Elle est aussi juge de l'opportunité de les présenter ou non à la vénération publique et à l'imitation des fidèles. Pour le moment, l'Église estime préférable de ne pas promouvoir le culte public de sainte Philomène. C'est pourquoi, dans un esprit de filialité, le Sanctuaire d'Ars n'organise pas de célébrations publiques. Ceci est tout spécialement vrai sur le lieu où l'Église nous invite à venir prier le saint Curé et où elle nous le donne comme "patron de tous les curés de l'univers".
Pour autant, les pèlerins d'Ars, comme les chrétiens du monde entier, peuvent librement témoigner de manière privée leur dévotion envers sainte Philomène, et prier Dieu par son intercession. Dieu entend toute prière faite avec foi et exauce la sincérité d'un cœur croyant.
À la demande du Sanctuaire d'Ars, la Congrégation pour le Culte divin a pris en charge le dossier de sainte Philomène, en liaison avec la Congrégation pour la Cause des saints. Nous attendons les conclusions de la Commission ad hoc. D'avance, nous nous en remettons, en toute filialité, au jugement de l'Église concernant l'existence et la vie de sainte Philomène, et à ses sages décisions relativement à son culte.

 


Catherine Lassagne
[1806-1883] Directrice de la Providence

Il peut sembler surprenant que Catherine Lassagne soit si peu connue, même par ceux qui aiment ou vénèrent le Curé d’Ars. En 1862, lors du procès de béatification, elle se présentait ainsi : « Je m'appelle Catherine Lassagne. Je suis née à Ars le huit mai mil huit cent six, de parents chrétiens. J'ai été cultivatrice jusqu'au moment où M. Vianney me chargea, avec deux autres filles, de la direction de la Providence qu'il avait fondée ».

Un enfant d'Ars
Catherine est donc née en 1806 à Ars, et a grandi dans le hameau du Tonneau. Elle est la troisième des neuf enfants d’Antoine Lassagne et de Claudine Sève.
Elle a 12 ans quand le jeune abbé Vianney arrive à Ars, en février 1818 (il a 32 ans), et cette arrivée va marquer profondément sa vie. Catherine raconte : « Au commencement, ma mère n'avait jamais fini de m'habiller, de me peigner. Elle passait un temps infini à ma petite toilette. Mais il y avait à peine quelques semaines que M. Vianney était à Ars que tout fut bien modifié. En deux tours de main, j'étais équipée et l'on allait à l'église ». La vie de la famille Lassagne se trouve ainsi bouleversée ; Madame Lassagne, touchée par les enseignements et l’exemple de Monsieur Vianney, invite alors ses enfants à une vie de prière authentique.
Catherine avait fréquenté l’école d’Ars pendant les mois d’hivers, mais c’est surtout le travail à la ferme familiale qui l’occupait. Elle se prépara aussi, près de son nouveau curé, à la première communion. Elle le regardait avec timidité, surtout que beaucoup de bruits courraient déjà sur lui, ses longues heures à l’église, ses fortes pénitences, … « Un curé pas comme les autres » murmurait-on.
Celui-ci avait pris l’habitude, à la fin des vêpres dominicales, de réunir dans son jardin quelques jeunes du village ; il leur racontait des vies de saints, ils priaient et échangeaient, ou mangeaient des groseilles… Catherine devint ainsi plus familière de son curé, et l’abbé Vianney discerna vite chez elle sa générosité et la qualité de son âme. Elle grandit donc à l’école de son curé, prêtre exigeant avec ceux dont il percevait l’ampleur du don auquel le Seigneur les destinait. Catherine néanmoins ne pouvait s'empêcher de trouver parfois rude la main qui la conduisait. « Elle eut, pendant près de dix ans, pour ce directeur autant de crainte que de vénération », a-t-on noté.
Le temps viendrait où la pénitente trouverait normale une semblable rigueur. Elle fut, malgré sa vertu, longue à s'y accoutumer. « Dans les dix premières années, elle priait Dieu d'éloigner d'Ars son serviteur, tellement sa direction lui semblait au-dessus de ses forces. Éprouvée de Dieu par les scrupules, sans consolation du côté de la terre, sans joie spirituelle au saint tribunal, Catherine était vraiment dans le creuset et, sans le savoir, s'élevait à la perfection », rapporte un témoin.

L'appel du Saint Curé
Qu’allait devenir Catherine ? Dès son arrivée à Ars, Jean-Marie Vianney avait perçu les conditions déplorables dans lesquelles on y éduquait les garçons et les filles. Il voulut y remédier en commençant par former des mamans, à l’image de ce qu’il avait reçu de la sienne : « La vertu passe si bien du coeur des mamans au coeur des enfants » remarquait-il. Son projet mûrit, et il décida d’ouvrir une maison pour accueillir les jeunes filles d’Ars et leur offrir une formation tant pratique, qu’humaine et spirituelle ; mais sur qui s’appuyer ? – Il pensa alors à Catherine.
Le Curé d'Ars s'en fut donc chez les Lassagne, - c'était à la fin de 1822 ou au début de 1823, - il trouva la maîtresse de maison : « Mère Lassagne, il faut me donner Catherine, je la ferai un peu instruire, et elle apprendra aux autres ce qu'elle saura. - Et la mère, digne de l'enfant bénie qu'elle avait élevée, répondit avec générosité : Oh ! prenez-la, Monsieur le Curé ! »
Le départ de la jeune fille allait jeter le désarroi dans la famille, où elle rendait tant de services, surtout auprès de ses frères et soeurs. Les Lassagne pourtant obtempérèrent. - « Qu'allonsnous faire sans Catherine ? se dirent les parents. Mais puisque M. le Curé en a besoin, nous ne pouvons pas la lui refuser ».

Directrice de "La providence"

Catherine, accompagnée d’une autre jeune fille d’Ars, Benoîte Lardet, partit donc “se former“ pendant une année chez des religieuses à quelques kilomètres d’Ars. À l’automne 1824, la Maison de Providence ouvrit ; ce fut d’abord une école pour jeunes filles, puis très vite elle devint un orphelinat, qui accueillit jusqu’à quatre-vingts enfants. Catherine allait en devenir la “directrice”, mais surtout l’âme pendant de nombreuses années. Elle était à la fois la maman des jeunes filles accueillies, la maîtresse qui enseignait, celle à qui l’on pouvait tout dire, qui avait un oeil et un coeur bienveillants sur tout et sur tous, et qui travaillait toujours en pleine communion avec son curé.
La vie à la Maison de Providence tient parfois du miracle, on s’y sent plongé dans l’Évangile, tout abandonné à la volonté de Dieu ou à l’intercession de ses saints. Les miracles ne manquent pas, mais la vie y est dure, tout spécialement pour les directrices qui doivent batailler pour nourrir les enfants ou subvenir à la bonne marche de la maison.
Sur les conseils de M. le Curé, Catherine et ses compagnes s’intéressent au développement de la personne toute entière, et donc tant au corps, qu’à la formation humaine et intellectuelle, ou qu’à l’âme ; Monsieur Vianney vient d’ailleurs faire tous les jours le catéchisme aux orphelines.

Dès cette période, Catherine fut aussi, à son corps défendant, la première biographe de son curé. En effet, dès 1839, sur les conseils d’un prêtre de passage, elle va noter régulièrement ce qu’elle voit de la vie à la Providence ou à Ars ; elle écrit ses impressions, les remarques ou événements de la vie de son curé, ce qu’elle pressent ou perçoit, le tout avec authenticité, honnêteté et fraîcheur. Ces notes vont devenir la première ébauche d’un petit “Mémoire sur Monsieur Vianney”, dont la troisième et dernière version sera prête en 1867, huit ans après la mort de son saint Curé.

En 1848, sur demande de l’évêque, la maison de Providence est confiée aux soeurs de Saint Joseph. Catherine se retire, certainement dans la douleur mais aussi dans la paix, et vient habiter près de son curé. Elle ne s’occupera alors plus que de lui, de l’église ou des malades ; elle devint ainsi une présence priante et toute donnée près du saint Curé, surchargé par l’afflux des pèlerins ou les charges paroissiales. Elle sera près de lui au quotidien, recevant ou partageant ses confidences, portant ses fardeaux autant qu’elle le peut.

Catherine Lassagne, "mémoire" d'Ars
Après la mort du curé d’Ars, en 1859, elle lui survivra plus de vingt-quatre ans, entourée de l’amitié et de la vénération de tous. Mgr Fourrey raconte que, de passage à Ars, Mgr de Langalerie, ancien évêque de Belley devenu archevêque d'Auch, « traduisait la pensée de tous dans un discours public, aux grandes fêtes du 4 août 1874. Après avoir dit son bonheur de revoir le village béni, de visiter la pauvre chambre, de prier sur le tombeau de son ami, il ajouta : "Quelle joie aussi pour nous de voir cette bonne Catherine, relique vivante de notre cher Vénérable !” La veille, en effet, le prélat était entré chez Catherine : “Venez, ma fille, que nous parlions quelques instants de notre bon Saint !” Ils s'en étaient allés au jardin du Vénérable et là, dans un long entretien, ils avaient rappelé les détails de cette merveilleuse histoire, dont Ars avait été le théâtre et M. Vianney le héros ».

Elle va rester, humble et priante, au service de “son” église et des pèlerins. Puis, fatiguée et presque infirme, Catherine ne pourra demeurer seule en son logis. Sa plus jeune soeur vint s'installer auprès d'elle, mais il ne lui restait que peu de temps à vivre.

La notice anonyme, rédigée au lendemain de sa mort, le 13 octobre 1883, précise : « Depuis quelques mois, on remarquait avec inquiétude que ses forces diminuaient ; sa tête, ordinairement courbée, s'inclinait davantage. Elle-même parlait de sa fin sans crainte et sans inquiétude. Ainsi, mercredi dernier, 10 octobre, quand rien encore ne faisait pressentir un malheur, elle disait en souriant à l'une de ses parentes : “Je suis prête... Quand le Bon Dieu voudra... Je ne tiens à rien ici-bas, ou je si suis attachée à quelque chose, je ne le connais pas”. Jeudi, à dix heures du soir, elle se sentait prise d'un violent accès d'oppression. L'abbé Toccanier et les Missionnaires d'Ars accoururent dès l'aube. – “Qu'avez-vous, Mademoiselle Catherine ? - Oh ! j'ai le mal de la mort, dit-elle doucement” ».
« Elle reçut les derniers sacrements et, pendant la journée, ne cessa de parler de son départ... Aussi, que de recommandations ne lui a-t-on pas faites ! Que de commissions ne lui a-t-on pas données pour le Curé d'Ars ! »

M. Toccanier avait des messages particulièrement pressants à transmettre à son glorieux prédécesseur. Il insistait pour que Catherine s'acquittât bien de l'office qu'il lui confiait.
- « Mais, remarqua-t-elle en souriant, je ne vais pas savoir comment m'y prendre là-haut... »
- « Bah ! répliqua l'abbé sur le même ton plaisant, vous regarderez autour de vous. Vous verrez comment les Saints s'y prennent et vous ferez comme eux... »

Le samedi 13, à quatre heures du matin, « on prévint les Missionnaires que l'agonie commençait ; ils accoururent pour lui faire les recommandations de l'âme. On remarqua que le regard de la mourante se levait peu à peu et se fixait sur un point dont les yeux ne se détachèrent plus. Qu'apercevait ce regard ? Peut-être l'exilée eut-elle une vision de la patrie. Peut-être le Curé d'Ars venait-il chercher son âme si digne d'entrer dans la joie de son Maître. Les anges seuls le savent. Mais ce regard dut embrasser une vision d'espérance, car l'agonie fut douce et le dernier soupir fut un souffle léger ».

Ainsi vécut et partit celle que Jean-Marie Vianney appelait : “la plus belle fleur de mon jardin”. Une vie toute simple et toute donnée, cachée mais au combien féconde, et pleine de réconfort pour celui qui allait devenir “le saint Curé d’Ars”.

Article extrait des Annales d’Ars n° 283 [mars-avril 2003].


Mademoiselle d'Ars
[1754-1832] châtelaine d'Ars

On aime à imaginer la première rencontre entre Jean-Marie Vianney, jeune prêtre un peu gauche et intimidé, et Marie-Anne-Colombe Ganier des Garets d’Ars, châtelaine d’Ars respectée et estimée de tous. C’était en février 1818, peu de temps après l’arrivée de M. Vianney dans sa nouvelle paroisse.
Née le 30 juin 1754, vive, femme de caractère mais surtout fervente et respectée, celle que tout le monde appelait ici Mlle d’Ars, avait passé toute la révolution au château, et ce malgré la tourmente. Elle habitait la belle bâtisse du XVIIIème à l’entrée sud du village - propriété de la famille depuis 1592 –, seule avec son valet de chambre, surnommé M. de Saint Phal.
À la mort de l’Abbé Déplace, elle avait beaucoup prié pour que Dieu envoie un saint prêtre à Ars. En janvier 1818 elle avait même fait le trajet pour Lyon afin d’intervenir auprès de M. Courbon, vicaire général ; ses prières furent largement exaucées… Monsieur Courbon précisera au jeune Jean-Marie Vianney lors de sa nomination : « Il n’y a pas beaucoup d’amour du Bon Dieu dans cette paroisse, vous y en mettrez. […] La Providence ne vous abandonnera pas. Ars possède un château où il y a une bonne demoiselle aussi charitable que pieuse qui vous aidera de ses deniers et de son influence. Elle me l’a promis ».
De leur première entrevue, on rapporte surtout que le Curé d’Ars, alors simple chapelain, demanda à la châtelaine de reprendre le mobilier de la cure appartenant au château ; il le trouvait trop luxueux à son goût. Très vite une estime réciproque naquit et elle devint vite son grand soutien, sa première pénitente qui assistait chaque matin à sa Messe. « Je n’ai pas connu de prêtre aussi pieux que notre nouveau curé – rapportera-t-elle à son frère le vicomte François – il ne quitte pas l’église, et à l’autel, c’est un séraphin, il est rempli de l’esprit de Dieu… »
Grâce à son influence, elle entraînera vite d’autres personnes, mais sous la conduite de son curé, elle gravit surtout les degrés de l’intimité avec Dieu, luttant contre la rigueur du jansénisme. M.Vianney l’invita à mettre en œuvre une charité active en lui indiquant les misères cachées, les malades à visiter, les aides discrètes à apporter, l’élan à donner. Son salon devint une sorte d’ouvroir où elle préparait des vêtements de toutes tailles pour les enfants, les personnes âgées ou les plus nécessiteux ; elle payait aussi les loyers manquants, fournissait du bois…
Le Curé d’Ars avait en haute estime sa paroissienne du château ; il la considérait comme une sainte et, après sa mort, il fit plusieurs fois son éloge en chaire, soulignant sa dévotion à la Messe quotidienne.
Elle s’éteignit à Noël 1832, s’étant confessée et ayant reçu les derniers sacrements de la main de son saint Curé. Elle fut ensevelie dans le caveau familial près de l’église, puis lorsqu’en 1855 M.Vianney inaugura le nouveau cimetière, il obtiendra que sa bienfaitrice aille reposer dans la nef de l’église, près de la petite chaire des catéchismes.

Article extrait des Annales d’Ars n° 314 [mai-juin 2008].


Frère Athanase
photo du Frère Athanase
[1849-1912] instituteur et cérémoniaire

« Frère Athanase, c’est le vrai religieux » remarquait un jour M. Vianney au supérieur des frères. En 1849 (le Curé d’Ars a alors 63 ans) arrive à Ars un nouveau religieux, le frère Athanase Planche, des frères de la Sainte Famille de Belley. Accompagné de son supérieur et fondateur, le frère Gabriel Taborin, il rejoint la paroisse où d’autres frères sont déjà installés. Sur demande du Curé d’Ars, il arrive comme enseignant à l’école des garçons ; il va vite devenir une figure légendaire d’Ars… durant ses 63 ans de présence dans ce village !

Né à Chalons en 1825, ayant un véritable charisme d’enseignant, il va prendre en main la nouvelle école de garçon ouverte par M. Vianney en 1847. Instituteur compétent, aimé et respecté, il conservera sa fonction durant plus de 50 ans. Il verra la construction du pensionnat de garçons, béni par le Curé d’Ars en 1856. En 1872, il fera construire un nouveau bâtiment (l’actuelle Maison S. Jean) qui comptera jusqu’à 80 élèves. Il instruira des générations d’enfants qui lui vouèrent une véritable vénération.
Le Frère Athanase fut aussi maître des cérémonies à l’église en lien avec Frère Jérôme, le sacristain : messes quotidiennes, diverses célébrations, processions, mort du saint Curé, début des pèlerinages… il remplit son office à l’église pendant 40 ans. C’est à cette occasion qu’il rapportera cette histoire : une nuit de Noël, après la consécration, M. Vianney tint l’hostie devant lui semblant lui parler, mêlant larmes et sourires. « Que faisiez-vous donc ? » demanda le frère - « Il m’était venu une drôle d’idée. Je disais à Notre Seigneur : si je savais que j’eusse le malheur de ne pas vous voir pendant l’éternité, puisque je vous tiens maintenant je ne vous lâcherais plus ! ».
Il eut ainsi le privilège de vivre à côté d’un saint pendant les 10 dernières années de la vie de M. Vianney, et d’être appelé par lui “son camarade”. Témoin habituel de l’héroïcité de son curé, il l’admirait mais ne s’étonnait plus de rien… Pendant ses premières années de présence à Ars, il regarda vivre un saint, s’édifia de ses vertus, admira son humilité, s’émerveilla de sa charité. C’est à lui que le Curé d’Ars confiera qu’un jour il avait demandé à Dieu de percevoir sa misère, qu’il avait été exaucé mais que sans le secours de Dieu il aurait sombré dans le désespoir.
Il fut aussi durant 61 ans (jusqu’en 1910) le secrétaire de la Mairie d’Ars, bâtiment contiguë à celui de l’école des garçons. Il mit ses compétences au service de la cité pour transmettre l’héritage du Curé d’Ars, et être au milieu des habitants la mémoire vivante de leur saint pasteur et la manifestation de sa charité.
Aimé et vénéré de tous il mourut le 17 juin 1912 (à 97 ans !) ; il repose aujourd’hui à l’ancien cimetière d’Ars, à côté de ses frères et des différents desservants d’Ars.

Article extrait des Annales d’Ars n° 315 [juillet-août 2008].


Pauline Jaricot
[1754-1832] fondatrice de la Propagation de la foi

M. Vianney rencontra pour la première fois Pauline Jaricot vers 1816, alors qu’il était vicaire à Écully. Née à Lyon le 22 juillet 1799, elle était la fille d’un commerçant lyonnais. À 17 ans, elle connut une “seconde conversion” à la suite d’une maladie et d’un sermon entendu à l’église St. Nizier. Elle vécut alors simplement et se dévoua envers les malades et les pauvres ; sa joie était de rester adorer le Seigneur. Habitant près de Lyon, son père invitait souvent les prêtres voisins, et c’est ainsi que le curé d’Écully amena son jeune vicaire. Lors de cette rencontre, Pauline raconta à M. Vianney le récent passage chez eux de frères de Saint Jean de Dieu venus quêter pour leurs malades. Ils avaient parlé d’une jeune martyre, dont les ossements venaient d’être découverts à Rome : elle attirait beaucoup de monde, faisait des miracles et s’appelait Philomène
Quand M. Vianney fut nommé à Ars, il ne rompit pas ses liens avec la famille Jaricot ni avec Pauline, ne craignant pas de leur demander un soutien financier… En 1819, à 20 ans, Pauline se sentit poussée à secourir les missions de par le monde ; elle mis en œuvre des chaînes de prière et des collectes de dons pour subvenir à l’annonce de l’Évangile ; l’Œuvre de la Propagation de la foi était née. Quelques années plus tard, elle fonda le Rosaire vivant, chaîne de prière afin d’intercéder pour la chrétienté.

Lors de ses visites à Ars, M. Vianney l’encourageait dans ses œuvres de charité. Ayant une vraie dévotion pour les martyrs des premiers siècles, il reçut un jour de Pauline un cadeau qui le remplit de joie, une relique de Ste Philomène. Le nombre de pèlerins commençant alors à augmenter à Ars, plusieurs guérisons ou faits extraordinaires attiraient les curieux : Monsieur Vianney ne savait que faire. Il exposa la relique dans son église et il lui attribua vite tout ce qui arrivait d’extraordinaire. En 1834, de retour d’un pèlerinage à Mugnano (Italie), Pauline lui offrit une petite châsse contenant une statue de sainte Philomène qu’il plaça dans sa chambre. Lors de l’incendie qui la ravagea en 1857, les flammes s’arrêtèrent à la limite du reliquaire…

En mars 1859
, Pauline Jaricot, alors âgée de 59 ans, passa une dernière fois à Ars. Transie de froid, on l’a fit monter dans la chambre de M. Vianney et celui-ci se précipita pour y allumer un feu. Devant son incapacité à le faire, Pauline lui dit : « Monsieur le Curé, n’essayez pas de remédier au froid ; j’y suis habituée. Réchauffez plutôt ma pauvre âme par quelques étincelles de foi et d’espérance ». Il la réconforta en lui parlant de la bonté du Seigneur. Au moment de repartir, il lui remit une petite Croix de bois pour méditer les mystères douloureux, puis il la bénit ; ce fut leur dernière entrevue. Pauline Jaricot mourut le 9 janvier 1862, à 62 ans. Son œuvre missionnaire continue de se répandre dans le monde.

Article extrait des Annales d’Ars n° 315 [septembre-octobre 2008].


Emilien Cabuchet
Emilien Cabuchet
[1819-1902] sculpteur

À la mort d’Emilien Cabuchet, le 24 février 1902, Le Journal de l’Ain remarquait : « La Bresse vient de perdre une de ses illustrations et la sculpture française un de ses maîtres, le plus grand peut-être dans le XIXème siècle, pour la spécialité qu’il s’était choisi, celle des sujets religieux ». Qui était cet illustre artiste bressan ?

Né à Bourg-en-Bresse en 1819, il est le descendant d’une famille de notaires et de médecins bien implantés dans cette région de la Bresse. Formé chez les jésuites (à Chambéry puis en Espagne), il rentre alors aux Beaux Arts de Lyon pour étudier le dessin. Mais, attiré surtout par la sculpture, il finira de se former à Paris (atelier de P.Ch Simart) et se perfectionnera à Rome. Marié en 1877 à Marguerite de Fresquet, il sera le père de quatre enfants.

Dédaigneux des bien matériels, homme de foi et de cœur, il semble ne vivre que pour son art : un jour, désespéré de ses résultats médiocres, il partit pour Rome faire bénir ses outils par le Pape… Il réalisa plusieurs sculptures qui le firent connaître au delà des limites du département et le spécialisèrent dans l’art religieux : le Sacré-Cœur et la Ste Vierge de l’autel de la Basilique de Lourdes, S. Vincent de Paul à Châtillon…

L’abbé Toccanier, auxiliaire de M. Vianney à partir de 1853, déplorait que les images représentant le Curé d’Ars fussent si laides ; ces représentations, que M. Vianney appelait son “carnaval”, circulaient alors largement chez les pèlerins d’Ars et au delà des limites de la paroisse. Voulant garder “une belle image” de son saint Curé, il s’adressa alors avec confiance à E. Cabuchet en vue de garder la mémoire de celui que tous considéraient déjà comme un saint ; celui-ci accepta aussitôt. Il fut donc prévu que le sculpteur ferait une première maquette en cire en présence de son modèle. On obtint une lettre de recommandation de l’évêque –Mgr de Langalerie– afin d’éviter le refus de M . Vianney ; celui-ci n’en tint pas compte, et refusa l’expérience…
On utilisa alors des moyens cachés afin que l’artiste puisse “prendre” le visage du saint Curé. Le meilleur moment semblait être celui des catéchismes dans l’église, où le saint Curé était alors face à la foule. En 1858, Émilien Cabuchet se mêlant à la foule des pèlerins, travailla pendant 8 jours à son petit buste de cire. Monsieur Vianney le repéra et faillit le renvoyer, mais tout rentra finalement dans l’ordre, et il réalisa son petit buste de cire. À partir de celui-ci, après la mort du saint Curé, il sculpta la grande statue qui le rendit célèbre : le Curé d’Ars priant à genoux devant le tabernacle, heureux et abandonné (la statue se trouve aujourd’hui dans la Lanterne des cierges, devant la Basilique). Il réalisa aussi, à l’occasion de la béatification de J-M Vianney en 1905, la statue dite de la glorification, érigée dans la Basilique.

Extrait des Annales d’Ars n° 317 [novembre-décembre 2008].


Père Julien Eymard
Père Julien Eymard
[1811-1868] Fondateur des pères du S. Sacrement

Le Père Pierre-Julien Eymard et le Curé d’Ars ont reposé tous les deux successivement dans la même châsse ! (le Curé d’Ars de 1905 à 1925, et le P. Eymard désormais). En fait, beaucoup de points rapprochent ces deux saints qui furent deux amis.
Issus tous les deux d’une famille simple et croyante, ils furent touchés par leur première communion et la grâce de la présence réelle. Tous deux essuyèrent un refus paternel devant le désir de devenir prêtre. Devant les difficultés rencontrées, l’un parti en pèlerinage à La Louvesc et l’autre à ND du Laus.
Pierre-Julien Eymard sera finalement ordonné le 8 juillet 1834 dans la même chapelle que le Curé d’Ars (séminaire de Grenoble), et sera nommé deux ans et demi (même durée que J-M Vianney) vicaire à Chatte (Isère). Il devint alors curé de Monteynard. Les paroissiens des deux prêtres furent vite touchés par leur prière et leur sens du sacrifice ; on relèverait les mêmes observations dans les deux villages ! Nommé directeur du Collège de Belley en 1839, il entre dans la Société de Marie (maristes). Il en devint provincial en 1844 puis supérieur du Tiers Ordre de Marie en 1845.
M. Vianney désirait appartenir à ce Tiers ordre fondé par le P. Collin, son condisciple de séminaire. Le P. Eymard vint à Ars le 8 décembre 1846 pour le recevoir comme membre. Enthousiasmé par les fruits de cette œuvre, M. Vianney en devint vite le promoteur. Julien Eymard permit alors au pasteur d’Ars d’accueillir les postulants et d’ériger de nouvelles fraternités : « je suis heureux de vous envoyer le diplôme qui vous donne tous les pouvoirs pour recevoir dans le tiers ordre de Marie… ». C’est dans la chapelle de la Providence que se réunissaient les fraternités ainsi créées. En 1854, le P. Eymard vint souvent à Ars ; arrivé une fois mourant, M. Vianney pria pour lui et il en repartit guéri.
En 1856, il se sentit poussé à fonder une nouvelle congrégation religieuse dont le but serait le culte du Saint-Sacrement. Il en parla au saint Curé qui bénit ce projet. Un jour, durant un catéchisme de 11h, il précisa même : « Le Bon Dieu prépare ses œuvres de loin.[…] nous en avons une preuve dans un saint prêtre qui est religieux ; Notre Seigneur a commencé par lui donner un amour pour le Saint-Sacrement. Il arrivera sûrement à ce que désire Notre Seigneur […] Ce religieux, c’est le P. Eymard, il aura beaucoup à souffrir, qu’il ne se décourage pas… ». Jusqu’au bout, le saint Curé soutiendra cette œuvre et ne cessa d’encourager le fondateur.
En mai 1859, eut lieu à Ars leur dernière entrevue. J-M Vianney déjà épuisé, se précipita dès qu’il sut l’arrivée du P. Eymard ; celui-ci lui rapporta les péripéties et les difficultés de son œuvre, mais il reçut la promesse des prières de M. Vianney. Le P. Eymard mourut à La Mure en 1868. Béatifié en 1925, canonisé en 1962, il est considéré comme l’apôtre de l’Eucharistie.


Extrait des Annales d’Ars n° 319 [mars-avril 2009].


Père Lacordaire o.p.
Père Lacordaire
[1802-1861] prédicateur

« Aujourd’hui les deux extrêmes se sont rencontrés ; l’extrême science et l’extrême ignorance » c’est ainsi que le Curé d’Ars conclut la visite que fit le Père Lacordaire à Ars, le grand prédicateur de Notre-Dame de Paris.
Jean-Baptiste Henri Lacordaire, en religion Père Henri-Dominique, est né le 12 mai 1802 à Recey-sur-Ource (21). S’étant éloigné de la foi durant sa vie d’étudiant, il se destinait à une carrière d’avocat et se signala vite par ses qualités d’orateur. Il se convertit en 1824 et décida d’entrer au séminaire. Prédicateur hors pair, journaliste et homme politique, il marqua le catholicisme français du XIX°. Retiré à Rome pour étudier, il entra chez les dominicains, et revint en France rétablir l’Ordre en 1841.
Le 3 mai 1845, le P. Lacordaire vient donc en visite à Ars. Cela faisait longtemps qu’il désirait rencontrer celui dont beaucoup parlaient à Paris. Il avait plusieurs fois tenté de venir dans ce village de la Dombes, mais les événements l’en avaient jusqu’alors empêché. Il arriva le samedi soir et, son arrivée ayant été annoncée par des indiscrétions, il fut attendu et logea au château, chez la famille des Garets. Le lendemain dimanche, dès 5 heures, Lacordaire est à l’église. La foule est là, et le Saint Curé confesse déjà depuis de longues heures. Il sort alors de son confessionnal et accueille le dominicain en l’invitant à célébrer. Le Père Lacordaire assiste ensuite, depuis la tribune, à la Messe de M. Vianney et à son homélie. Ce jour-là, l’Évangile est “Jean 15, 26” : « je vous enverrai l’Esprit de vérité… » ; le Curé d’Ars prêche sur l’Esprit Saint, en précisant : « Le Saint-Esprit est le jardinier de nos âmes ». Impressionné par la petitesse et la pauvreté du village et par la sainteté de son pasteur, le Père Lacordaire se pressa de retrouver M. le Curé et lui glissa : « Vous m’avez appris à connaître le Saint-Esprit ! ».
Dans l’après-midi, le Père Lacordaire revint pour les Vêpres et le Saint Curé le pria de les présider et de prêcher, ce qu’il fit sans vraie éloquence ; M. Vianney écoutait ravi, installé dans la petite stalle à l’entrée de la sacristie. Après l’office, ils partirent tous les deux vers le château ; ces deux prêtres, peut-être les plus connus de l’époque, différents à l’extrême, marchant vers le château dans un long colloque… Monnin rapporte la scène : « Arrivés au château […], M. Vianney demanda la bénédiction du Père Lacordaire et se disposa à se mettre à genoux ». Le Père  Lacordaire en fit autant « et parut inébranlable dans sa résolution inspirée par l’humilité et la différence d’âge ». Le Curé d’Ars dû se rendre à ses instances et bénit le célèbre religieux. S’étant relevés, ils s’embrassèrent alors avec effusion ; puis M. Vianney retourna à l’église.
Le Père Lacordaire mou rut en 1861, et il reparla souvent de cette entrevue avec M. Vianney : « M oi j’attire les gens sur les confessionnaux (une fois les gens étaient montés sur un confessionnal pour l’écouter), lui il les attire dedans » aurait-il un jour remarqué.

 

Extrait des Annales d’Ars n° 320 [mai-juin 2009].


Pierre Bossan
Pierre Bossan
[1814-1888] architecte

Si Pierre-Marie Bossan, n’avait pas un jour rencontré le Curé d’Ars, sa vie aurait certainement été différente, et l’aspect du petit village de la Dombes aussi…

Né en 1814 d’une famille modeste, il s’oriente très tôt vers l’architecture à l’école des Beaux-Arts de Lyon. Élève de Labrousse, architecte officiel de l’archevêché de Lyon, il commence la réalisation de nombreuses commandes. Plein d’ambition, alors libre-penseur éloigné de la foi, il se lance dans une carrière qui s’annonce florissante. En 1845, il part en Italie et en Sicile. Il y découvre la splendeur des basiliques romaines et la beauté de l’art byzantin. Conquis, il cherchera à s’inspirer de toutes ses découvertes pour « unir les grandeurs du catholicisme aux élégances antiques ».

C’est en 1849 que le célèbre architecte passa à Ars, troublé par son voyage en Italie, par les vocations religieuses de ses deux sœurs dont il est le tuteur, et par des épreuves personnelles. Cette rencontre avec le Curé d’Ars va déboucher sur une véritable conversion intérieure. Toute sa vie, il gardera à Jean-Marie Vianney une forte reconnaissance : « Ars en me donnant la foi, m’a donné la liberté ».
Son œuvre devient alors habitée et l’expression de sa foi. Par un style “gréco-romano-gothique” inspiré de l’orient et de l’Italie, il cherche à créer “quelque chose“ de nouveau, vivant et dégagé de l’archéologie ou de la simple copie de styles anciens. Entouré d’artistes (sculpteurs, coloristes, peintres, dessinateurs…) il forme une véritable école qui essaimera et construira de nombreux édifices dans toute la région lyonnaise (Ars, Fourvière, La Louvesc, Lyon, l’Abbaye des Dombes,…). En 1850, il obtient le grand prix de Rome d'architecture.

C’est en 1856 qu’il trace l’esquisse de ce qui va devenir la Basilique d’Ars. C’est pour lui une sorte d’Ex-Voto qui sera aussi un don fait au Curé d’Ars en action de grâce. Il précisera que cette “belle église” en l’honneur de Sainte Philomène, désirée par le Saint Curé, avait reçu de lui un accord enthousiaste. De son premier projet, il ne restera finalement que le chœur et le transept. La longue nef et la haute façade à deux tours (comme celle de Fourvière) ne verront jamais le jour ; la population d’Ars ne voulant pas voir disparaître ce qui allait devenir “l’église du Saint”, si riche en souvenirs, et qui aurait dû être détruite dans le projet de Bossan. Les travaux ne commenceront qu’en 1862, après la mort du Saint Curé.

Lorsque en 1871 est pris la décision de bâtir la basilique Notre-Dame de Fourvière, suite à la préservation de la ville de Lyon de l'invasion prussienne, c’est Bossan qui est choisi. Ce sera peut-être son chef d’œuvre, et c’est pour lui tout autant une expression de sa foi qu’une prouesse architecturale. C’est son adjoint, Sainte-Marie Perrin, qui terminera l’édifice, comme d’ailleurs celui d’Ars.
Il passe ses dernières années à La Ciotat, dans une retraite de prière et de silence, et s’éteint en 1888 à l’âge de 74 ans.

 

Extrait des Annales d’Ars n° 321 [juillet-août 2009].



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