Le Saint Curé et son message
Grands témoins d'Ars
Contemporains ou amis du Saint Curé …
Quelques témoins qui ont marqué le Sanctuaire d'Ars :
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Sainte Philomène
"La petite sainte du Curé d'Ars"
Pour faire le point au sujet de sainte Philomène, il semble important de mettre en lumière trois aspects : son existence, sa biographie et enfin son culte.
1- L'existence de sainte Philomène
Découverte des ossements et de l'inscription
En 1802, au cours des fouilles officielles entreprises sous l'autorité du Saint-Siège, on découvrit, dans la catacombe romaine de Priscille, les ossements d'une jeune fille dont la sépulture était fermée par trois briques portant cette inscription : "LUMENA / PAX TE / CUM FI". On jugea que, par inadvertance, l'ordre des briques avait été inversé et qu'il fallait lire :"PAX TE / CUM FI / LUMENA", c'est-à-dire : "La paix soit avec toi, Philomène", nom qui signifie "bien aimée". Les différents signes décoratifs qui entouraient son nom - surtout la palme et les lances - incitèrent à considérer ces ossements comme ceux d'une martyre des premiers siècles chrétiens. On pensait alors que la majorité des corps présents dans les Catacombes dataient des persécutions romaines de l'époque apostolique.
Difficulté de l'identification et de la datation
Plusieurs chercheurs (Marucchi-Leclercq) ont conclu que les ossements devaient être plus sûrement attribués à une défunte du IVème siècle, à une époque où l'on enterrait massivement dans les catacombes et où l'on fermait les tombes avec des morceaux d'anciennes épitaphes trouvées sur place. Mgr Trochu, biographe du saint Curé, a montré la fragilité de cette hypothèse et opté pour une date ancienne, proche de l'âge apostolique ; du point de vue de la science historique, rien n’est donc définitivement tranché.
Aujourd’hui, on peut dire que l'existence de sainte Philomène n'est ni plus, ni moins prouvée - historiquement - que celle d'autres saints officiellement vénérés dans l'Église (saint Georges, par exemple). L'attestation de nombreux miracles et la piété largement répandue chez de nombreux fidèles et pasteurs - notamment celle du Curé d'Ars - ne sont pas des preuves déterminantes du point de vue de la science historique. Elles incitent pourtant à respecter la mémoire de celle dont les ossements ont été découverts, il y a deux cents ans.
2- La biographie de sainte Philomène
La relation de Dom François di Lucia
Les récits sur la vie de sainte Philomène s'alimentent uniquement à deux "sources" récentes. D'abord, Dom François di Lucia, prêtre de Nole dans la région de Naples. En 1805, il devient détenteur des reliques et rédige en 1824 une "Relation", sorte de "biographie" de sainte Philomène, dont il faisait une martyre de la persécution de Dioclétien au IVe siècle. Son récit a été rédigé uniquement à partir de l'interprétation des signes décoratifs entourant l'inscription : ainsi la vierge martyre aurait été d'abord percée de flèches (lances), puis jetée dans le Tibre (ancre) avant d'être décapitée par le glaive, etc...
Les visions de Sœur Marie-Louise de Jésus
La source la plus circonstanciée de la "vie" de sainte Philomène est constituée par les visions d'une religieuse napolitaine, Sœur Marie-Louise de Jésus, qui a pu s'inspirer du livre de Dom Lucia. Un "récit abrégé" de ses révélations a été publié par Dom Lucia lui-même, en 1833. Le livre a obtenu l'Imprimatur du Saint Office (devenu depuis Congrégation pour la Doctrine de la Foi) ; ce qui ne garantit pas l'authenticité des visions, mais atteste que rien, dans le texte, n'est contraire à la foi et aux mœurs. Cette "biographie" reprend la plupart des éléments communs à l'histoire des vierges martyres des premiers siècles de l'ère chrétienne ; elle a aussi inspiré au peintre Borel les fresques intérieures de la Basilique d'Ars. Mais la transcription d'une révélation privée n'est pas garantie par l'Église.
Une mise au point provisoire
En 1929, le célèbre biographe du Curé d'Ars, Mgr Trochu, a publié une étude documentée sur la question de sainte Philomène. L'auteur s'efforce de répondre aux objections de Marucchi et Leclercq concernant l'identification et la datation des ossements. Il reste très discret sur la vie de Philomène et se contente d'imaginer les grandes étapes de son initiation chrétienne, compte tenu des usages de l'époque : son baptême et sa confirmation, sa consécration dans l'ordre des vierges, son martyre... La plus grande partie de son travail concerne cependant l’histoire du culte de la sainte.
3- Le culte de sainte Philomène
Une dévotion populaire
À la faveur de nombreux miracles, la dévotion populaire à sainte Philomène s'est propagée très rapidement, en particulier à partir de 1805, à l'occasion du transfert de ses reliques à Mugnano (Italie). C'est Pauline Jaricot (lyonnaise et fondatrice de l’œuvre de la Propagation de la Foi) qui, à la suite d'un pèlerinage et de sa propre guérison, apporta des reliques au Curé d'Ars. La fête se célébrait alors à Ars le 11 août.
Un culte reconnu
En 1837, le Pape Grégoire XVI autorise en effet le culte public de la sainte, d'abord pour le sanctuaire de Mugnano, puis pour le diocèse de Naples. Avec les indults nécessaires, la permission est accordée à la paroisse d'Ars, à la grande joie de Jean-Marie Vianney. En 1855, une Messe et un Office propres sont approuvés par le bienheureux Pie IX, qui se rend lui-même au Sanctuaire de Mugnano. Léon XIII et saint Pie X témoignent aussi publiquement de leur dévotion envers elle, sans que ces actes, bien sûr, n'engagent leur infaillibilité quant aux données historiques sur la vie et le martyre de Philomène.
Une prudente réserve
Il demeure que bien des précisions d’ordre historique nous font défaut à son sujet, et ni les miracles, ni la dévotion des fidèles ne peuvent y suppléer. De plus, on ne trouve aucun témoignage des premiers siècles concernant la manifestation d'une dévotion envers Philomène. C'est pourquoi, selon les critères exigeants de la science historique contemporaine, lors de la révision du martyrologe romain en 1961, le nom de Philomène n'a pas été conservé. Cette décision liturgique ne tranche pas la question historique, mais la laisse en suspens dans l'attente d'études plus complètes.
En conclusion
Actuellement, l'hypothèse favorable à l'existence historique de Philomène n'est pas exclue. Les restes retrouvés à Rome en 1802 peuvent très bien être ceux d'une authentique élue, quels que soient son nom, sa vie et les circonstances de sa mort. À travers les prodiges qui se sont multipliés autour de ses reliques, Dieu a pu vouloir la faire connaître au monde dans un dessein particulier de miséricorde, comme le suggèrent tant de témoignages concordants.
L'Église est une Mère prudente pour ses enfants. Elle règle avec sûreté ce qui concerne le culte des saints. Elle s'assure d'abord de leur existence et des marques certaines de leur sainteté. Elle est aussi juge de l'opportunité de les présenter ou non à la vénération publique et à l'imitation des fidèles. Pour le moment, l'Église estime préférable de ne pas promouvoir le culte public de sainte Philomène. C'est pourquoi, dans un esprit de filialité, le Sanctuaire d'Ars n'organise pas de célébrations publiques. Ceci est tout spécialement vrai sur le lieu où l'Église nous invite à venir prier le saint Curé et où elle nous le donne comme "patron de tous les curés de l'univers".
Pour autant, les pèlerins d'Ars, comme les chrétiens du monde entier, peuvent librement témoigner de manière privée leur dévotion envers sainte Philomène, et prier Dieu par son intercession. Dieu entend toute prière faite avec foi et exauce la sincérité d'un cœur croyant.
À la demande du Sanctuaire d'Ars, la Congrégation pour le Culte divin a pris en charge le dossier de sainte Philomène, en liaison avec la Congrégation pour la Cause des saints. Nous attendons les conclusions de la Commission ad hoc. D'avance, nous nous en remettons, en toute filialité, au jugement de l'Église concernant l'existence et la vie de sainte Philomène, et à ses sages décisions relativement à son culte.
Catherine Lassagne
[1806-1883]
Directrice de la Providence
Il peut sembler surprenant que Catherine Lassagne soit si peu connue, même par ceux qui aiment ou vénèrent le Curé d’Ars. En 1862, lors du procès de béatification, elle se présentait ainsi : « Je m'appelle Catherine Lassagne. Je suis née à Ars le huit mai mil huit cent six, de parents chrétiens. J'ai été cultivatrice jusqu'au moment où M. Vianney me chargea, avec deux autres filles, de la direction de la Providence qu'il avait fondée ».
Un enfant d'Ars
Catherine est donc née en 1806 à Ars, et a grandi dans le hameau du Tonneau. Elle est la
troisième des neuf enfants d’Antoine Lassagne et de Claudine Sève.
Elle a 12 ans quand le jeune abbé Vianney arrive à Ars, en février 1818 (il a 32 ans), et cette
arrivée va marquer profondément sa vie. Catherine raconte : « Au commencement, ma mère
n'avait jamais fini de m'habiller, de me peigner. Elle passait un temps infini à ma petite toilette.
Mais il y avait à peine quelques semaines que M. Vianney était à Ars que tout fut bien modifié.
En deux tours de main, j'étais équipée et l'on allait à l'église ». La vie de la famille Lassagne se
trouve ainsi bouleversée ; Madame Lassagne, touchée par les enseignements et l’exemple de
Monsieur Vianney, invite alors ses enfants à une vie de prière authentique.
Catherine avait fréquenté l’école d’Ars pendant les mois d’hivers, mais c’est surtout le travail à
la ferme familiale qui l’occupait. Elle se prépara aussi, près de son nouveau curé, à la première
communion. Elle le regardait avec timidité, surtout que beaucoup de bruits courraient déjà sur
lui, ses longues heures à l’église, ses fortes pénitences, … « Un curé pas comme les autres »
murmurait-on.
Celui-ci avait pris l’habitude, à la fin des vêpres dominicales, de réunir dans son jardin quelques
jeunes du village ; il leur racontait des vies de saints, ils priaient et échangeaient, ou
mangeaient des groseilles… Catherine devint ainsi plus familière de son curé, et l’abbé Vianney
discerna vite chez elle sa générosité et la qualité de son âme. Elle grandit donc à l’école de son
curé, prêtre exigeant avec ceux dont il percevait l’ampleur du don auquel le Seigneur les
destinait. Catherine néanmoins ne pouvait s'empêcher de trouver parfois rude la main qui la
conduisait. « Elle eut, pendant près de dix ans, pour ce directeur autant de crainte que de vénération
», a-t-on noté.
Le temps viendrait où la pénitente trouverait normale une semblable rigueur. Elle fut, malgré sa
vertu, longue à s'y accoutumer. « Dans les dix premières années, elle priait Dieu d'éloigner
d'Ars son serviteur, tellement sa direction lui semblait au-dessus de ses forces. Éprouvée de
Dieu par les scrupules, sans consolation du côté de la terre, sans joie spirituelle au saint tribunal,
Catherine était vraiment dans le creuset et, sans le savoir, s'élevait à la perfection »,
rapporte un témoin.
L'appel du Saint Curé
Qu’allait devenir Catherine ? Dès son arrivée à Ars, Jean-Marie Vianney avait perçu les
conditions déplorables dans lesquelles on y éduquait les garçons et les filles. Il voulut y
remédier en commençant par former des mamans, à l’image de ce qu’il avait reçu de la sienne : « La vertu passe si bien du coeur des mamans au coeur des enfants » remarquait-il. Son projet
mûrit, et il décida d’ouvrir une maison pour accueillir les jeunes filles d’Ars et leur offrir une
formation tant pratique, qu’humaine et spirituelle ; mais sur qui s’appuyer ? – Il pensa alors à
Catherine.
Le Curé d'Ars s'en fut donc chez les Lassagne, - c'était à la fin de 1822 ou au début de 1823, -
il trouva la maîtresse de maison : « Mère Lassagne, il faut me donner Catherine, je la ferai un
peu instruire, et elle apprendra aux autres ce qu'elle saura. - Et la mère, digne de l'enfant bénie
qu'elle avait élevée, répondit avec générosité : Oh ! prenez-la, Monsieur le Curé ! »
Le départ de la jeune fille allait jeter le désarroi dans la famille, où elle rendait tant de services,
surtout auprès de ses frères et soeurs. Les Lassagne pourtant obtempérèrent. - « Qu'allonsnous
faire sans Catherine ? se dirent les parents. Mais puisque M. le Curé en a besoin, nous ne
pouvons pas la lui refuser ».
Directrice de "La providence"
Catherine, accompagnée d’une autre jeune fille d’Ars, Benoîte Lardet, partit donc “se former“
pendant une année chez des religieuses à quelques kilomètres d’Ars. À l’automne 1824, la
Maison de Providence ouvrit ; ce fut d’abord une école pour jeunes filles, puis très vite elle
devint un orphelinat, qui accueillit jusqu’à quatre-vingts enfants. Catherine allait en devenir la
“directrice”, mais surtout l’âme pendant de nombreuses années. Elle était à la fois la maman
des jeunes filles accueillies, la maîtresse qui enseignait, celle à qui l’on pouvait tout dire, qui
avait un oeil et un coeur bienveillants sur tout et sur tous, et qui travaillait toujours en pleine
communion avec son curé.
La vie à la Maison de Providence tient parfois du miracle, on s’y sent plongé dans l’Évangile,
tout abandonné à la volonté de Dieu ou à l’intercession de ses saints. Les miracles ne
manquent pas, mais la vie y est dure, tout spécialement pour les directrices qui doivent batailler
pour nourrir les enfants ou subvenir à la bonne marche de la maison.
Sur les conseils de M. le Curé, Catherine et ses compagnes s’intéressent au développement de
la personne toute entière, et donc tant au corps, qu’à la formation humaine et intellectuelle, ou
qu’à l’âme ; Monsieur Vianney vient d’ailleurs faire tous les jours le catéchisme aux orphelines.
Dès cette période, Catherine fut aussi, à son corps défendant, la première biographe de son curé. En effet, dès 1839, sur les conseils d’un prêtre de passage, elle va noter régulièrement ce qu’elle voit de la vie à la Providence ou à Ars ; elle écrit ses impressions, les remarques ou événements de la vie de son curé, ce qu’elle pressent ou perçoit, le tout avec authenticité, honnêteté et fraîcheur. Ces notes vont devenir la première ébauche d’un petit “Mémoire sur Monsieur Vianney”, dont la troisième et dernière version sera prête en 1867, huit ans après la mort de son saint Curé.
En 1848, sur demande de l’évêque, la maison de Providence est confiée aux soeurs de Saint Joseph. Catherine se retire, certainement dans la douleur mais aussi dans la paix, et vient habiter près de son curé. Elle ne s’occupera alors plus que de lui, de l’église ou des malades ; elle devint ainsi une présence priante et toute donnée près du saint Curé, surchargé par l’afflux des pèlerins ou les charges paroissiales. Elle sera près de lui au quotidien, recevant ou partageant ses confidences, portant ses fardeaux autant qu’elle le peut.
Catherine Lassagne, "mémoire" d'Ars
Après la mort du curé d’Ars, en 1859, elle lui survivra plus de vingt-quatre ans, entourée de
l’amitié et de la vénération de tous. Mgr Fourrey raconte que, de passage à Ars, Mgr de Langalerie,
ancien évêque de Belley devenu archevêque d'Auch, « traduisait la pensée de tous
dans un discours public, aux grandes fêtes du 4 août 1874. Après avoir dit son bonheur de revoir
le village béni, de visiter la pauvre chambre, de prier sur le tombeau de son ami, il ajouta :
"Quelle joie aussi pour nous de voir cette bonne Catherine, relique vivante de notre cher Vénérable
!” La veille, en effet, le prélat était entré chez Catherine : “Venez, ma fille, que nous parlions
quelques instants de notre bon Saint !” Ils s'en étaient allés au jardin du Vénérable et là,
dans un long entretien, ils avaient rappelé les détails de cette merveilleuse histoire, dont Ars
avait été le théâtre et M. Vianney le héros ».
Elle va rester, humble et priante, au service de “son” église et des pèlerins. Puis, fatiguée et presque infirme, Catherine ne pourra demeurer seule en son logis. Sa plus jeune soeur vint s'installer auprès d'elle, mais il ne lui restait que peu de temps à vivre.
La notice anonyme, rédigée au lendemain de sa mort, le 13 octobre 1883, précise : « Depuis
quelques mois, on remarquait avec inquiétude que ses forces diminuaient ; sa tête, ordinairement
courbée, s'inclinait davantage. Elle-même parlait de sa fin sans crainte et sans inquiétude.
Ainsi, mercredi dernier, 10 octobre, quand rien encore ne faisait pressentir un malheur, elle disait
en souriant à l'une de ses parentes : “Je suis prête... Quand le Bon Dieu voudra... Je ne
tiens à rien ici-bas, ou je si suis attachée à quelque chose, je ne le connais pas”. Jeudi, à dix
heures du soir, elle se sentait prise d'un violent accès d'oppression. L'abbé Toccanier et les
Missionnaires d'Ars accoururent dès l'aube. – “Qu'avez-vous, Mademoiselle Catherine ? - Oh !
j'ai le mal de la mort, dit-elle doucement” ».
« Elle reçut les derniers sacrements et, pendant la journée, ne cessa de parler de son départ...
Aussi, que de recommandations ne lui a-t-on pas faites ! Que de commissions ne lui a-t-on pas
données pour le Curé d'Ars ! »
M. Toccanier avait des messages particulièrement pressants à transmettre à son glorieux prédécesseur.
Il insistait pour que Catherine s'acquittât bien de l'office qu'il lui confiait.
- « Mais, remarqua-t-elle en souriant, je ne vais pas savoir comment m'y prendre là-haut... »
- « Bah ! répliqua l'abbé sur le même ton plaisant, vous regarderez autour de vous. Vous verrez
comment les Saints s'y prennent et vous ferez comme eux... »
Le samedi 13, à quatre heures du matin, « on prévint les Missionnaires que l'agonie commençait
; ils accoururent pour lui faire les recommandations de l'âme. On remarqua que le regard de
la mourante se levait peu à peu et se fixait sur un point dont les yeux ne se détachèrent plus.
Qu'apercevait ce regard ? Peut-être l'exilée eut-elle une vision de la patrie. Peut-être le Curé
d'Ars venait-il chercher son âme si digne d'entrer dans la joie de son Maître. Les anges seuls le
savent. Mais ce regard dut embrasser une vision d'espérance, car l'agonie fut douce et le dernier
soupir fut un souffle léger ».
Ainsi vécut et partit celle que Jean-Marie Vianney appelait : “la plus belle fleur de mon jardin”.
Une vie toute simple et toute donnée, cachée mais au combien féconde, et pleine de réconfort
pour celui qui allait devenir “le saint Curé d’Ars”.
Article extrait des Annales d’Ars n° 283 [mars-avril 2003].
Mademoiselle d'Ars
[1754-1832] châtelaine d'Ars
On aime à imaginer la première rencontre entre Jean-Marie Vianney, jeune prêtre un peu gauche et intimidé, et Marie-Anne-Colombe Ganier des Garets d’Ars, châtelaine d’Ars respectée et estimée de tous. C’était en février 1818, peu de temps après l’arrivée de M. Vianney dans sa nouvelle paroisse.
Née le 30 juin 1754, vive, femme de caractère mais surtout fervente et respectée, celle que tout le monde appelait ici Mlle d’Ars, avait passé toute la révolution au château, et ce malgré la tourmente. Elle habitait la belle bâtisse du XVIIIème à l’entrée sud du village - propriété de la famille depuis 1592 –, seule avec son valet de chambre, surnommé M. de Saint Phal.
À la mort de l’Abbé Déplace, elle avait beaucoup prié pour que Dieu envoie un saint prêtre à Ars. En janvier 1818 elle avait même fait le trajet pour Lyon afin d’intervenir auprès de M. Courbon, vicaire général ; ses prières furent largement exaucées… Monsieur Courbon précisera au jeune Jean-Marie Vianney lors de sa nomination : « Il n’y a pas beaucoup d’amour du Bon Dieu dans cette paroisse, vous y en mettrez. […] La Providence ne vous abandonnera pas. Ars possède un château où il y a une bonne demoiselle aussi charitable que pieuse qui vous aidera de ses deniers et de son influence. Elle me l’a promis ».
De leur première entrevue, on rapporte surtout que le Curé d’Ars, alors simple chapelain, demanda à la châtelaine de reprendre le mobilier de la cure appartenant au château ; il le trouvait trop luxueux à son goût. Très vite une estime réciproque naquit et elle devint vite son grand soutien, sa première pénitente qui assistait chaque matin à sa Messe. « Je n’ai pas connu de prêtre aussi pieux que notre nouveau curé – rapportera-t-elle à son frère le vicomte François – il ne quitte pas l’église, et à l’autel, c’est un séraphin, il est rempli de l’esprit de Dieu… »
Grâce à son influence, elle entraînera vite d’autres personnes, mais sous la conduite de son curé, elle gravit surtout les degrés de l’intimité avec Dieu, luttant contre la rigueur du jansénisme. M.Vianney l’invita à mettre en œuvre une charité active en lui indiquant les misères cachées, les malades à visiter, les aides discrètes à apporter, l’élan à donner. Son salon devint une sorte d’ouvroir où elle préparait des vêtements de toutes tailles pour les enfants, les personnes âgées ou les plus nécessiteux ; elle payait aussi les loyers manquants, fournissait du bois…
Le Curé d’Ars avait en haute estime sa paroissienne du château ; il la considérait comme une sainte et, après sa mort, il fit plusieurs fois son éloge en chaire, soulignant sa dévotion à la Messe quotidienne.
Elle s’éteignit à Noël 1832, s’étant confessée et ayant reçu les derniers sacrements de la main de son saint Curé. Elle fut ensevelie dans le caveau familial près de l’église, puis lorsqu’en 1855 M.Vianney inaugura le nouveau cimetière, il obtiendra que sa bienfaitrice aille reposer dans la nef de l’église, près de la petite chaire des catéchismes.
Article extrait des Annales d’Ars n° 314 [mai-juin 2008].
Frère Athanase
[1825-1912] instituteur et cérémoniaire
« Frère Athanase, c’est le vrai religieux » remarquait un jour M. Vianney au supérieur des frères. En 1849 (le Curé d’Ars a alors 63 ans) arrive à Ars un nouveau religieux, le frère Athanase Planche, des frères de la Sainte Famille de Belley. Accompagné de son supérieur et fondateur, le frère Gabriel Taborin, il rejoint la paroisse où d’autres frères sont déjà installés. Sur demande du Curé d’Ars, il arrive comme enseignant à l’école des garçons ; il va vite devenir une figure légendaire d’Ars… durant ses 63 ans de présence dans ce village !
Né à Chalons en 1825, ayant un véritable charisme d’enseignant, il va prendre en main la nouvelle école de garçon ouverte par M. Vianney en 1847. Instituteur compétent, aimé et respecté, il conservera sa fonction durant plus de 50 ans. Il verra la construction du pensionnat de garçons, béni par le Curé d’Ars en 1856. En 1872, il fera construire un nouveau bâtiment (l’actuelle Maison S. Jean) qui comptera jusqu’à 80 élèves. Il instruira des générations d’enfants qui lui vouèrent une véritable vénération.
Le Frère Athanase fut aussi maître des cérémonies à l’église en lien avec Frère Jérôme, le sacristain : messes quotidiennes, diverses célébrations, processions, mort du saint Curé, début des pèlerinages… il remplit son office à l’église pendant 40 ans. C’est à cette occasion qu’il rapportera cette histoire : une nuit de Noël, après la consécration, M. Vianney tint l’hostie devant lui semblant lui parler, mêlant larmes et sourires. « Que faisiez-vous donc ? » demanda le frère - « Il m’était venu une drôle d’idée. Je disais à Notre Seigneur : si je savais que j’eusse le malheur de ne pas vous voir pendant l’éternité, puisque je vous tiens maintenant je ne vous lâcherais plus ! ».
Il eut ainsi le privilège de vivre à côté d’un saint pendant les 10 dernières années de la vie de M. Vianney, et d’être appelé par lui “son camarade”. Témoin habituel de l’héroïcité de son curé, il l’admirait mais ne s’étonnait plus de rien… Pendant ses premières années de présence à Ars, il regarda vivre un saint, s’édifia de ses vertus, admira son humilité, s’émerveilla de sa charité. C’est à lui que le Curé d’Ars confiera qu’un jour il avait demandé à Dieu de percevoir sa misère, qu’il avait été exaucé mais que sans le secours de Dieu il aurait sombré dans le désespoir.
Il fut aussi durant 61 ans (jusqu’en 1910) le secrétaire de la Mairie d’Ars, bâtiment contiguë à celui de l’école des garçons. Il mit ses compétences au service de la cité pour transmettre l’héritage du Curé d’Ars, et être au milieu des habitants la mémoire vivante de leur saint pasteur et la manifestation de sa charité.
Aimé et vénéré de tous il mourut le 17 juin 1912 (à 97 ans !) ; il repose aujourd’hui à l’ancien cimetière d’Ars, à côté de ses frères et des différents desservants d’Ars.
Article extrait des Annales d’Ars n° 315 [juillet-août 2008].
Pauline Jaricot
[1754-1832]
fondatrice de la Propagation de la foi
M. Vianney rencontra pour la première fois Pauline Jaricot vers 1816, alors qu’il était vicaire à Écully. Née à Lyon le 22 juillet 1799, elle était la fille d’un commerçant lyonnais. À 17 ans, elle connut une “seconde conversion” à la suite d’une maladie et d’un sermon entendu à l’église St. Nizier. Elle vécut alors simplement et se dévoua envers les malades et les pauvres ; sa joie était de rester adorer le Seigneur. Habitant près de Lyon, son père invitait souvent les prêtres voisins, et c’est ainsi que le curé d’Écully amena son jeune vicaire. Lors de cette rencontre, Pauline raconta à M. Vianney le récent passage chez eux de frères de Saint Jean de Dieu venus quêter pour leurs malades. Ils avaient parlé d’une jeune martyre, dont les ossements venaient d’être découverts à Rome : elle attirait beaucoup de monde, faisait des miracles et s’appelait Philomène…
Quand M. Vianney fut nommé à Ars, il ne rompit pas ses liens avec la famille Jaricot ni avec Pauline, ne craignant pas de leur demander un soutien financier… En 1819, à 20 ans, Pauline se sentit poussée à secourir les missions de par le monde ; elle mis en œuvre des chaînes de prière et des collectes de dons pour subvenir à l’annonce de l’Évangile ; l’Œuvre de la Propagation de la foi était née. Quelques années plus tard, elle fonda le Rosaire vivant, chaîne de prière afin d’intercéder pour la chrétienté.
Lors de ses visites à Ars, M. Vianney l’encourageait dans ses œuvres de charité. Ayant une vraie dévotion pour les martyrs des premiers siècles, il reçut un jour de Pauline un cadeau qui le remplit de joie, une relique de Ste Philomène. Le nombre de pèlerins commençant alors à augmenter à Ars, plusieurs guérisons ou faits extraordinaires attiraient les curieux : Monsieur Vianney ne savait que faire. Il exposa la relique dans son église et il lui attribua vite tout ce qui arrivait d’extraordinaire. En 1834, de retour d’un pèlerinage à Mugnano (Italie), Pauline lui offrit une petite châsse contenant une statue de sainte Philomène qu’il plaça dans sa chambre. Lors de l’incendie qui la ravagea en 1857, les flammes s’arrêtèrent à la limite du reliquaire…
En mars 1859, Pauline Jaricot, alors âgée de 59 ans, passa une dernière fois à Ars. Transie de froid, on l’a fit monter dans la chambre de M. Vianney et celui-ci se précipita pour y allumer un feu. Devant son incapacité à le faire, Pauline lui dit : « Monsieur le Curé, n’essayez pas de remédier au froid ; j’y suis habituée. Réchauffez plutôt ma pauvre âme par quelques étincelles de foi et d’espérance ». Il la réconforta en lui parlant de la bonté du Seigneur. Au moment de repartir, il lui remit une petite Croix de bois pour méditer les mystères douloureux, puis il la bénit ; ce fut leur dernière entrevue. Pauline Jaricot mourut le 9 janvier 1862, à 62 ans. Son œuvre missionnaire continue de se répandre dans le monde.
Article extrait des Annales d’Ars n° 315 [septembre-octobre 2008].
Emilien Cabuchet
[1819-1902]
sculpteur
À la mort d’Emilien Cabuchet, le 24 février 1902, Le Journal de l’Ain remarquait : « La Bresse vient de perdre une de ses illustrations et la sculpture française un de ses maîtres, le plus grand peut-être dans le XIXème siècle, pour la spécialité qu’il s’était choisi, celle des sujets religieux ». Qui était cet illustre artiste bressan ?
Né à Bourg-en-Bresse en 1819, il est le descendant d’une famille de notaires et de médecins bien implantés dans cette région de la Bresse. Formé chez les jésuites (à Chambéry puis en Espagne), il rentre alors aux Beaux Arts de Lyon pour étudier le dessin. Mais, attiré surtout par la sculpture, il finira de se former à Paris (atelier de P.Ch Simart) et se perfectionnera à Rome. Marié en 1877 à Marguerite de Fresquet, il sera le père de quatre enfants.
Dédaigneux des bien matériels, homme de foi et de cœur, il semble ne vivre que pour son art : un jour, désespéré de ses résultats médiocres, il partit pour Rome faire bénir ses outils par le Pape… Il réalisa plusieurs sculptures qui le firent connaître au delà des limites du département et le spécialisèrent dans l’art religieux : le Sacré-Cœur et la Ste Vierge de l’autel de la Basilique de Lourdes, S. Vincent de Paul à Châtillon…
L’abbé Toccanier, auxiliaire de M. Vianney à partir de 1853, déplorait que les images représentant le Curé d’Ars fussent si laides ; ces représentations, que M. Vianney appelait son “carnaval”, circulaient alors largement chez les pèlerins d’Ars et au delà des limites de la paroisse. Voulant garder “une belle image” de son saint Curé, il s’adressa alors avec confiance à E. Cabuchet en vue de garder la mémoire de celui que tous considéraient déjà comme un saint ; celui-ci accepta aussitôt. Il fut donc prévu que le sculpteur ferait une première maquette en cire en présence de son modèle. On obtint une lettre de recommandation de l’évêque –Mgr de Langalerie– afin d’éviter le refus de M . Vianney ; celui-ci n’en tint pas compte, et refusa l’expérience…
On utilisa alors des moyens cachés afin que l’artiste puisse “prendre” le visage du saint Curé. Le meilleur moment semblait être celui des catéchismes dans l’église, où le saint Curé était alors face à la foule. En 1858, Émilien Cabuchet se mêlant à la foule des pèlerins, travailla pendant 8 jours à son petit buste de cire. Monsieur Vianney le repéra et faillit le renvoyer, mais tout rentra finalement dans l’ordre, et il réalisa son petit buste de cire. À partir de celui-ci, après la mort du saint Curé, il sculpta la grande statue qui le rendit célèbre : le Curé d’Ars priant à genoux devant le tabernacle, heureux et abandonné (la statue se trouve aujourd’hui dans la Lanterne des cierges, devant la Basilique). Il réalisa aussi, à l’occasion de la béatification de J-M Vianney en 1905, la statue dite de la glorification, érigée dans la Basilique.
Extrait des Annales d’Ars n° 317 [novembre-décembre 2008].
Père Julien Eymard
[1811-1868]
Fondateur des pères du S. Sacrement
Le Père Pierre-Julien Eymard et le Curé d’Ars ont reposé tous les deux successivement dans la même châsse ! (le Curé d’Ars de 1905 à 1925, et le P. Eymard désormais). En fait, beaucoup de points rapprochent ces deux saints qui furent deux amis.
Issus tous les deux d’une famille simple et croyante, ils furent touchés par leur première communion et la grâce de la présence réelle. Tous deux essuyèrent un refus paternel devant le désir de devenir prêtre. Devant les difficultés rencontrées, l’un parti en pèlerinage à La Louvesc et l’autre à ND du Laus.
Pierre-Julien Eymard sera finalement ordonné le 8 juillet 1834 dans la même chapelle que le Curé d’Ars (séminaire de Grenoble), et sera nommé deux ans et demi (même durée que J-M Vianney) vicaire à Chatte (Isère). Il devint alors curé de Monteynard. Les paroissiens des deux prêtres furent vite touchés par leur prière et leur sens du sacrifice ; on relèverait les mêmes observations dans les deux villages ! Nommé directeur du Collège de Belley en 1839, il entre dans la Société de Marie (maristes). Il en devint provincial en 1844 puis supérieur du Tiers Ordre de Marie en 1845.
M. Vianney désirait appartenir à ce Tiers ordre fondé par le P. Collin, son condisciple de séminaire. Le P. Eymard vint à Ars le 8 décembre 1846 pour le recevoir comme membre. Enthousiasmé par les fruits de cette œuvre, M. Vianney en devint vite le promoteur. Julien Eymard permit alors au pasteur d’Ars d’accueillir les postulants et d’ériger de nouvelles fraternités : « je suis heureux de vous envoyer le diplôme qui vous donne tous les pouvoirs pour recevoir dans le tiers ordre de Marie… ». C’est dans la chapelle de la Providence que se réunissaient les fraternités ainsi créées. En 1854, le P. Eymard vint souvent à Ars ; arrivé une fois mourant, M. Vianney pria pour lui et il en repartit guéri.
En 1856, il se sentit poussé à fonder une nouvelle congrégation religieuse dont le but serait le culte du Saint-Sacrement. Il en parla au saint Curé qui bénit ce projet. Un jour, durant un catéchisme de 11h, il précisa même : « Le Bon Dieu prépare ses œuvres de loin.[…] nous en avons une preuve dans un saint prêtre qui est religieux ; Notre Seigneur a commencé par lui donner un amour pour le Saint-Sacrement. Il arrivera sûrement à ce que désire Notre Seigneur […] Ce religieux, c’est le P. Eymard, il aura beaucoup à souffrir, qu’il ne se décourage pas… ». Jusqu’au bout, le saint Curé soutiendra cette œuvre et ne cessa d’encourager le fondateur.
En mai 1859, eut lieu à Ars leur dernière entrevue. J-M Vianney déjà épuisé, se précipita dès qu’il sut l’arrivée du P. Eymard ; celui-ci lui rapporta les péripéties et les difficultés de son œuvre, mais il reçut la promesse des prières de M. Vianney. Le P. Eymard mourut à La Mure en 1868. Béatifié en 1925, canonisé en 1962, il est considéré comme l’apôtre de l’Eucharistie.
Extrait des Annales d’Ars n° 319 [mars-avril 2009].
Père Lacordaire o.p.
[1802-1861]
prédicateur
« Aujourd’hui les deux extrêmes se sont rencontrés ; l’extrême science et l’extrême ignorance » c’est ainsi que le Curé d’Ars conclut la visite que fit le Père Lacordaire à Ars, le grand prédicateur de Notre-Dame de Paris.
Jean-Baptiste Henri Lacordaire, en religion Père Henri-Dominique, est né le 12 mai 1802 à Recey-sur-Ource (21). S’étant éloigné de la foi durant sa vie d’étudiant, il se destinait à une carrière d’avocat et se signala vite par ses qualités d’orateur. Il se convertit en 1824 et décida d’entrer au séminaire. Prédicateur hors pair, journaliste et homme politique, il marqua le catholicisme français du XIX°. Retiré à Rome pour étudier, il entra chez les dominicains, et revint en France rétablir l’Ordre en 1841.
Le 3 mai 1845, le P. Lacordaire vient donc en visite à Ars. Cela faisait longtemps qu’il désirait rencontrer celui dont beaucoup parlaient à Paris. Il avait plusieurs fois tenté de venir dans ce village de la Dombes, mais les événements l’en avaient jusqu’alors empêché. Il arriva le samedi soir et, son arrivée ayant été annoncée par des indiscrétions, il fut attendu et logea au château, chez la famille des Garets. Le lendemain dimanche, dès 5 heures, Lacordaire est à l’église. La foule est là, et le Saint Curé confesse déjà depuis de longues heures. Il sort alors de son confessionnal et accueille le dominicain en l’invitant à célébrer. Le Père Lacordaire assiste ensuite, depuis la tribune, à la Messe de M. Vianney et à son homélie. Ce jour-là, l’Évangile est “Jean 15, 26” : « je vous enverrai l’Esprit de vérité… » ; le Curé d’Ars prêche sur l’Esprit Saint, en précisant : « Le Saint-Esprit est le jardinier de nos âmes ». Impressionné par la petitesse et la pauvreté du village et par la sainteté de son pasteur, le Père Lacordaire se pressa de retrouver M. le Curé et lui glissa : « Vous m’avez appris à connaître le Saint-Esprit ! ».
Dans l’après-midi, le Père Lacordaire revint pour les Vêpres et le Saint Curé le pria de les présider et de prêcher, ce qu’il fit sans vraie éloquence ; M. Vianney écoutait ravi, installé dans la petite stalle à l’entrée de la sacristie. Après l’office, ils partirent tous les deux vers le château ; ces deux prêtres, peut-être les plus connus de l’époque, différents à l’extrême, marchant vers le château dans un long colloque… Monnin rapporte la scène : « Arrivés au château […], M. Vianney demanda la bénédiction du Père Lacordaire et se disposa à se mettre à genoux ». Le Père Lacordaire en fit autant « et parut inébranlable dans sa résolution inspirée par l’humilité et la différence d’âge ». Le Curé d’Ars dû se rendre à ses instances et bénit le célèbre religieux. S’étant relevés, ils s’embrassèrent alors avec effusion ; puis M. Vianney retourna à l’église.
Le Père Lacordaire mou rut en 1861, et il reparla souvent de cette entrevue avec M. Vianney : « M oi j’attire les gens sur les confessionnaux (une fois les gens étaient montés sur un confessionnal pour l’écouter), lui il les attire dedans » aurait-il un jour remarqué.
Extrait des Annales d’Ars n° 320 [mai-juin 2009].
Pierre Bossan
[1814-1888]
architecte
Si Pierre-Marie Bossan, n’avait pas un jour rencontré le Curé d’Ars, sa vie aurait certainement été différente, et l’aspect du petit village de la Dombes aussi…
Né en 1814 d’une famille modeste, il s’oriente très tôt vers l’architecture à l’école des Beaux-Arts de Lyon. Élève de Labrousse, architecte officiel de l’archevêché de Lyon, il commence la réalisation de nombreuses commandes. Plein d’ambition, alors libre-penseur éloigné de la foi, il se lance dans une carrière qui s’annonce florissante. En 1845, il part en Italie et en Sicile. Il y découvre la splendeur des basiliques romaines et la beauté de l’art byzantin. Conquis, il cherchera à s’inspirer de toutes ses découvertes pour « unir les grandeurs du catholicisme aux élégances antiques ».
C’est en 1849 que le célèbre architecte passa à Ars, troublé par son voyage en Italie, par les vocations religieuses de ses deux sœurs dont il est le tuteur, et par des épreuves personnelles. Cette rencontre avec le Curé d’Ars va déboucher sur une véritable conversion intérieure. Toute sa vie, il gardera à Jean-Marie Vianney une forte reconnaissance : « Ars en me donnant la foi, m’a donné la liberté ».
Son œuvre devient alors habitée et l’expression de sa foi. Par un style “gréco-romano-gothique” inspiré de l’orient et de l’Italie, il cherche à créer “quelque chose“ de nouveau, vivant et dégagé de l’archéologie ou de la simple copie de styles anciens. Entouré d’artistes (sculpteurs, coloristes, peintres, dessinateurs…) il forme une véritable école qui essaimera et construira de nombreux édifices dans toute la région lyonnaise (Ars, Fourvière, La Louvesc, Lyon, l’Abbaye des Dombes,…). En 1850, il obtient le grand prix de Rome d'architecture.
C’est en 1856 qu’il trace l’esquisse de ce qui va devenir la Basilique d’Ars. C’est pour lui une sorte d’Ex-Voto qui sera aussi un don fait au Curé d’Ars en action de grâce. Il précisera que cette “belle église” en l’honneur de Sainte Philomène, désirée par le Saint Curé, avait reçu de lui un accord enthousiaste. De son premier projet, il ne restera finalement que le chœur et le transept. La longue nef et la haute façade à deux tours (comme celle de Fourvière) ne verront jamais le jour ; la population d’Ars ne voulant pas voir disparaître ce qui allait devenir “l’église du Saint”, si riche en souvenirs, et qui aurait dû être détruite dans le projet de Bossan. Les travaux ne commenceront qu’en 1862, après la mort du Saint Curé.
Lorsque en 1871 est pris la décision de bâtir la basilique Notre-Dame de Fourvière, suite à la préservation de la ville de Lyon de l'invasion prussienne, c’est Bossan qui est choisi. Ce sera peut-être son chef d’œuvre, et c’est pour lui tout autant une expression de sa foi qu’une prouesse architecturale. C’est son adjoint, Sainte-Marie Perrin, qui terminera l’édifice, comme d’ailleurs celui d’Ars.
Il passe ses dernières années à La Ciotat, dans une retraite de prière et de silence, et s’éteint en 1888 à l’âge de 74 ans.
Extrait des Annales d’Ars n° 321 [juillet-août 2009].
Antoine Givre
[1806-1959]
Le petit berger
C’est le premier enfant d’Ars à avoir une statue à l’entrée du village, et à être ainsi devenu si célèbre, alors que l’on ne connaît presque rien de lui…
Le vendredi 13 février 1818, par une fin de journée pleine de brouillard comme il en arrive souvent à cette époque, le jeune Antoine est dehors (il a 12 ans). Gardait-il ses vaches ou ses brebis comme le rapporte les biographes ? L’heure et surtout la saison permettent d’en douter, mais il était là avec des amis, sur le chemin qui vient de Lyon par Toussieux. Il se trouve à la limite de la commune, ou plus précisément à celle de la paroisse. Arrive un attelage avec un jeune prêtre qui marche à ses côtés. Le jeune prêtre (32 ans) c’est M. Vianney, jeune pasteur qui vient d’être nommé desservant de la paroisse d’Ars, sous la responsabilité du curé voisin de Mizérieux ; il vient prendre possession de son poste.
Il arrive à pied, accompagné de la veuve Bibost, servante de son défunt curé, l’Abbé Balley. Après une journée de marche, le petit groupe doit être bien fatigué. M. Vianney a quitté Écully tôt le matin, où il vient de passer presque 11 ans à l’école de M. Balley ; il a tout appris et reçu de celui qui vient de mourir et qu’il considérait comme son maître.
Il sais aussi qu’on l’envoie dans un village pauvre, loin des grands voies de communication, marqué par la révolution et la déchristianisation qui l’a suivie. Son premier paroissien rencontré est donc Antoine Givre, qui rapportera l’entrevue. Le jeune Antoine ne réalise pas que le destin de son petit village vient alors de basculer avec l’arrivée de ce nouveau pasteur !
Voyant le jeune garçon, l’Abbé lui demande la route. Dans un patois différent de celui d’Écully, Antoine lui montre la direction. « Eh bien mon ami, lui dit M. Vianney, tu m’as montré le chemin d’Ars, je te montrerai le chemin du Ciel ». C’est en ce lieu que ce dresse actuellement le monument de bronze réalisé en 1936 par Castex. Le jeune Antoine ne perçut certainement pas la portée de la réponse : toute la mission du futur Curé d’Ars est là, montrer le chemin du Ciel à chacun, c’est-à-dire les conduire sur le chemin de la vie avec Dieu, le chemin de la sainteté.
Puis, M. Vianney se baisse et embrasse le sol en signe d’amour pour les personnes qui habitent ce lieu et vers lesquelles il est envoyé. On rapporte qu’il se fit alors cette remarque en regardant les quelques maisons tapies au creux du vallon : « que c’est petit ! un jour cette localité ne sera pas assez grande pour accueillir la foule de ceux qui y viendront » ; il ne démentit jamais cette observation.
Le petit Antoine devenu grand, se mariera, aura une famille et décèdera le 9 août 1859, cinq jours après le Saint Curé, il y a donc juste 150 ans cette année. Jusqu’au bout celui-ci lui aura montré le chemin du Ciel…
Extrait des Annales d’Ars n° 322 [sept-oct 2009].
Abbé Joseph Toccanier
[1822-1883]
Vicaire et successeur du S. Curé
« On peut dire que sa vie sacerdotale se résume tout entière dans ces deux mots : douceur et humilité » notait le Journal de l’Ain après le décès de l’Abbé Toccanier.
Fils d’un vigneron de Seyssel (Ain), Joseph Toccanier est né le 3 novembre 1822. D’abord ouvrier à la ferme familiale, le jeune Joseph parti à Belley chez les Pères Maristes pour ses études. Il y rencontre comme supérieur le Père Jean-Claude Colin, fondateur de la Société de Marie, et condisciple de Jean-Marie Vianney au séminaire. En 1839, c’est le Père Pierre-Julien Eymard qui rejoint le collège comme directeur. En 1844, après avoir profité de ces deux maîtres, il entre au séminaire de Belley. Ordonné prêtre en juillet 1847, il est d’abord envoyé comme vicaire à Montluel, puis il gagne les missionnaires diocésains nouvellement créés.
En septembre 1853, il est nommé vicaire résidant à Ars, près de M. Vianney. Prenant la suite de M. Raymond, le nouveau vicaire contrastait avec l’ancien : « J’ai mis M. Toccanier auprès de M. Vianney parce qu’il est plein de cœur, dévoué et d’un caractère très conciliant » disait M. Camelet supérieur des missionnaires. Jusqu’à la mort de M. Vianney en 1859, l’Abbé Toccanier restera donc fidèlement près du Curé d’Ars. Arrivé un samedi, M. Vianney profita de ce nouveau vicaire pour tenter de partir, dès le lendemain. Ce fut la dernière “fuite” du Saint Curé ; mais c’est lui, l’Abbé Toccanier, qui finalement fit échouer cette tentative.
Le nouveau vicaire va rendre de multiples services, mais surtout une présence fraternelle et pleine de charité ; M. Vianney dira un jour « Ô mon ami, je n’ai bien connu ce que c’est que la charité que depuis que je vous ai auprès de moi ». Il veillait sur son saint curé avec toute sa bienveillance et sa bonté. C’est lui qui en 1854 organisa la fête du 8 décembre, jour de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception ; M. Vianney en gardera un souvenir ému « Que c’est beau ! que c’est beau ! ». Très vite aussi M. Toccanier deviendra aussi le vrai confident de son curé ; innombrables sont les sentences ou paroles conservées par le vicaire.
Après la mort du Saint Curé en 1859, l’évêque aurait voulu le nommer successeur à la cure d’Ars. Devant le refus de celui-ci, il ne devint que “vicaire administrateur” aux côtés de M. Camelet, mais finalement seul résidant à Ars. Dans la liste des successeur du saint Curé, il tient donc finalement la première place. Il essayera de mettre en œuvre le désir de M. Vianney, construire une belle église. Les dernières années de sa vie seront marquées par de multiples démarches pour construire, mais surtout pour trouver des fonds. « Courage mon ami ! » lui avait dit M. Vianney avant de mourir. Il en fallut à son vicaire devenu son successeur ; finalement le chœur de l’édifice fut consacré en 1865. C’est lui aussi qui fit dresser à l’entrée d’Ars la statue de Ste Philomène en 1881.
25 jours après le décès de Catherine Lassagne, le dimanche 7 novembre 1883, âgé de 61 ans, il s’endormit dans la paix
Extrait des Annales d’Ars n° 323 [nov-déc 2009].
Abbé Charles Balley
[1751-1817]
Le maître du Curé d'Ars
Charles Balley est le benjamin d’une famille de 16 enfants ; ils habitent à Lyon. Charles est né le 30 septembre 1751. Éduquée profondément à la foi catholique, cette famille donnera à l’Église 5 enfants : deux filles deviendront religieuses ; trois garçons deviendront prêtres, dont Charles Balley, prêtre de la Congrégation des Génovéfains.
Cette congrégation visait à former des prêtres qui unissent en eux, à la fois le bienfait d’une vie religieuse inspirée de la règle de saint Augustin, et les fonctions du ministère paroissial. Dans les constitutions de la congrégation nous trouvons le programme pastoral qui est visé par tous les génovéfains. « Un soin attentif, empressé à nourrir les peuples de la parole divine ; une charité qui conduit les malades et leur distribue des secours ; une paternelle sollicitude des pauvres et des affligés ; une prévoyante attention à administrer les sacrements ; une ferme constance à évangéliser les esprits sans culture et sans lumière ; une infatigable ardeur à former les enfants à la vie chrétienne et à les instruire de la doctrine de la foi ; enfin une pieuse application à donner au culte la majesté qui lui convient. » Voilà un magnifique programme pour un pasteur d’âmes : à travers Charles Balley, il deviendra celui de saint Jean-Marie Vianney.
Les ministères seront divers pour Charles Balley, s’occuper de la jeunesse, puis maître des novices, puis curé de campagne en 1785. Dans cette paroisse, nous voyons un exemple que reprendra plus tard le Curé d’Ars, refaire de l’église paroissiale un lieu de culte digne. C’est dans cette paroisse, du nom de Choue dans le diocèse de Blois, qu’il vivra le début de la Révolution, mais bien vite il sera expulsé pour avoir prêché le Christ en fidélité à l’Église. Alors vient pour lui un temps d’apostolat clandestin (comme prêtre dit ”réfractaire”) qui le mènera aux alentours de Lyon, et où il restera, après la restauration comme curé d’Écully. En 1805, sous l’influence du Cardinal Fesch, l’Abbé Balley établit une école presbytérale pour latinistes débutants qui devraient préparer des jeunes au ministère sacerdotal. Jean-Marie Vianney sera de ses élèves dès 1807. L’influence de l’Abbé Balley sur le jeune Jean-Marie Vianney sera très grande et il en parlera comme de “son maître”. Après sa formation, le futur Curé d’Ars vivra un peu plus de 2 ans avec son curé comme vicaire à Écully, avant de venir à Ars après la mort de Charles Balley, en décembre 1817.
L’exemple de l’austérité, de la sollicitude pastorale, … tout ce qu’a fait l’Abbé Balley, nous le voyons aussi dans la vie de saint Jean-Marie Vianney. Tous les deux ont voulu faire de leur vie une vie comblée avec le message de l’Évangile, une vie à la suite du Christ par le don de soi complet. Quelqu’un a remarqué : « la sainteté du Curé d’Ars a sa source dans la sainteté du curé d’Écully… À la manière des prêtres des premiers siècles, le Curé d’Ars imitera son père spirituel. Il a fait à Ars, ce qu’il a vu faire à Écully. »
Extrait des Annales d’Ars n° 325 [mars-avril 2010].
Monseigneur DEVIE
[1823-1852]
Archives du Sanctuaire d'Ars
Durant son ministère à Ars, Jean-Marie Vianney connaîtra 3 évêques successifs sur le siège épiscopal de Belley. Dissous en 1802, le diocèse est rétabli en 1823, et Mgr Devie en devient alors l’évêque. Lui succèderont, Mgr Chalandon en 1852 et Mgr de Langalerie en 1857. De part sa longue présence, c’est surtout Mgr Devie qui suivra le plus le saint Curé (de 1823 à1852) ; il recevra même le titre “d’évêque du Curé d’Ars”. Il le soutiendra inlassablement dans les difficultés et contre ses différents détracteurs. Mis à part son désir de changement de paroisse auquel il s’opposera toujours, Mgr Devie ne fera rien pour entraver l’œuvre de Jean-Marie Vianney.
C’est en 1767 qu’Alexandre-Raymond Devie voit le jour. À l’âge de 16 ans il entre au séminaire de Viviers. Son application lui permettra d’être parmi les premiers. En 1785 il y poursuit sa formation théologique en vue de se préparer au sacerdoce. Le 6 septembre 1790, il est ordonné diacre. Mais son évêque prêtant serment à la Constitution Civile du Clergé quelques mois plus tard – causant ainsi une grande division dans le clergé – le jeune diacre décide de ne pas se faire ordonner par son évêque. Il se rend alors à Nice où il recevra de nouveau l’appel au sacerdoce. C’est le 31 octobre 1791, de manière clandestine qu’il sera finalement ordonné par l’évêque de Vaison. Sa première Messe sera célébrée dans une ferme à Montélimar.
Pendant la Révolution, l’Abbé Devie se cache à Montélimar chez une personne qui lui offrait un asile sûr. Durant cette période troublée, la Providence su le soustraire aux mains de ses persécuteurs… Suite au Concordat (réouverture des églises en 1801), l’abbé Devie est nommé dans la paroisse Sainte Croix de Montélimar où il s’acquittera de ses fonctions avec ardeur. Il deviendra quelques temps après (1811) supérieur du séminaire de Viviers puis, en 1815 (l’année de l’ordination de J-M Vianney) il est nommé vicaire général du diocèse de Valence. Il est consacré évêque de Belley en 1823.
Durant tout son épiscopat dans ce diocèse, le Curé d’Ars aura une grande estime pour son évêque. Un jour, suite à des plaintes reçues à l’évêché, Mgr Devie diligentera le curé de Trévoux pour enquêter sur M. Vianney. Mais l’évêque, malgré ces premières interrogations, soutiendra toujours son “saint Curé”. Quand l’Abbé Tailhades, après deux mois passés à Ars rencontrera Mgr Devie, celui-ci l’interrogera : « Que pensez-vous du Curé d’Ars ? » - « je le crois un saint » répondit le jeune prêtre ; « Je pense comme vous » rétorqua l’évêque. À des prêtres qui critiquaient M. Vianney, il répondra un jour : « Je ne sais si le Curé d’Ars est instruit, mais il est éclairé… ». Le Curé d’Ars notait un jour : « Je dis quelquefois à Mgr Devie : Si vous voulez convertir votre diocèse, il faut faire des saints de tous vos curés ». En 1852, Monseigneur Devie mourra des suites d’une douloureuse maladie. Quelques temps après, Jean-Marie Vianney remarquait : «Je suis étonné que Mgr. Devie ne fasse pas de miracles…».
Extrait des Annales d’Ars n° 326 [mai-juin 2010].
Monseigneur Mathias LORAS
[1792-1858]
L’évêque qui gifla le Curé d’Ars… Ainsi va l’histoire ! L’évêque en question fut le jeune condisciple du futur Curé d’Ars, et la scène se passa quand ils étaient enfants tous les deux !
Issu d’une famille bourgeoise et cultivée, Mathias Loras naît à Lyon en 1792, en pleine révolution française. Son père mourra guillotiné en 1793, en disant : « J’ai fait les choses dont je suis accusé. Il s’agit d’un crime aux yeux de votre tribunal, j’espère que le tribunal divin jugera autrement ». Sa maman, prise par de multiples tâches confie Mathias à une nourrice pendant quelques années. C’est un garçon intelligent et pieux, car la religion a une place essentielle dans la vie des Loras. C’est ainsi que Mathias, à côté de deux de ses sœurs, va choisir une vie donnée au Seigneur. La source de sa vocation se retrouve peut-être dans le témoignage et le martyr de son père.
La famille se tourne alors vers l’Abbé Balley, curé d’Écully et ami de la famille ; c’est chez eux qu’il s’était caché pendant la Révolution. Il venait d’ouvrir une “école” pour aspirants au sacerdoce dans son presbytère. Mathias y entre en 1804 à 12 ans. Deux ans plus tard, Jean-Marie Vianney le rejoint âgé lui de 20 ans. Venant d’une famille simple, humble, moins cultivée, il avait moins de facilité pour les études. On demandera à Mathias d’aider Jean-Marie, surtout pour le latin. La personnalité de Jean-Marie Vianney l’impressionnera, même si la vie quotidienne n’est pas toujours facile. Malgré l’aide de Mathias, Jean-Marie n’arrive pas à faire beaucoup de progrès. Un jour, impatient devant la lenteur de son condisciple, Mathias gifle son aîné. L’humilité de Jean-Marie lui permet de se dominer ; il se met à genoux et demande humblement pardon pour sa lenteur. Touché par une telle attitude, Mathias demandera pardon à son tour. Les deux garçons réconciliés resteront toujours amis, même quand la distance les séparera.
En novembre 1815, à l’âge de 23 ans, Mathias devient prêtre. Il restera près de 10 ans au petit séminaire de Meximieux (Ain), où il sera successivement professeur puis supérieur en 1817. C’est lui aussi qui viendra bénir la nouvelle chapelle S. Jean-Baptiste chez son ami devenu curé d’Ars, le 24 juin 1823.
En 1820, les Pères de la Croix de Jésus l’invitent à rejoindre leur congrégation ; c’était un signe de reconnaissance pour ce professeur et cet éducateur brillant. Il devient alors prêtre des Chartreux, nom sous lequel ils étaient plus connus. En 1824 il est nommé au séminaire de l’Argentière (Ardèche) comme supérieur. Sur la proposition d’un évêque missionnaire des Etats-Unis de passage, il rejoint le diocèse américain de Mobile et devient successivement supérieur d’un collège puis vicaire général. Nommé évêque du nouveau diocèse de Dubuque (Iowa) en 1837, il passera ses 19 années d’épiscopat à évangéliser avec zèle cette région. Il y restera jusqu’à sa mort subite en février 1858, un an avant la mort de son ami d’Ars.
Extrait des Annales d’Ars n° 327 [juillet-août 2010].
Abbé Antoine RAYMOND
[1806-1877]
« Si je n’avais pas eu cette épreuve, je n’aurais pas su si j’aimais le bon Dieu ». C’est ainsi que le saint Curé d’Ars parle un jour de son frère prêtre qui fut aussi son auxiliaire de 1845 jusqu’à 1853, l’Abbé Raymond. Il le connaissait bien, puisqu’il l’avait déjà aidé matériellement pendant ses études au Séminaire. En effet Antonin Raymond est né à Fareins en 1806 dans une famille pauvre. Séminariste sérieux et appliqué, le saint Curé lui paya sa pension au séminaire et lui offrit sa première soutane !
Après son ordination, l’abbé Raymond fut envoyé à la cure de Savigneux, paroisse voisine d’Ars. M. Vianney en était très heureux parce qu’il pouvait compter sur son aide lorsqu’il était assailli au confessionnal. Beaucoup de registres paroissiaux portent ainsi la signature l’abbé Raymond, bien avant sa nomination à Ars. Mais cette aide était insuffisante, et il fut vite évident qu’il fallait au Curé d’Ars un auxiliaire. Pourquoi ne pas déplacer le curé de Savigneux ? C’est ainsi que l’Abbé Raymond arriva à Ars en septembre 1845.
Auxiliaire, il l’était… même s’il se voyait déjà à la cure d’Ars. Ce fut certainement son imagination, plus que son ambition, qui lui fit imaginer qu’il deviendrait un jour le pasteur d’Ars. L’Abbé Vianney fatigué depuis longtemps de sa charge de curé, voulut lui céder la place ; les talents d’organisateur et de gouvernement de l’Abbé Raymond auraient fait merveille pensait-il… Mais ses supérieurs ne le voulurent pas ainsi, ni les paroissiens d’Ars non plus d’ailleurs ! On conserva M. Vianney à sa place de curé avec son jeune auxiliaire. Jean-Marie Vianney se montrait très patient envers son auxiliaire fougueux et parfois envahissant. Il n’aura que des mots de soutien et d’amitié sur lui : « Je ne sais pas si c'est parce que je l'aime, mais je trouve qu'il prêche bien ». Pendant très longtemps, beaucoup de paroissiens demandaient d’abord au Curé d’Ars puis à l’évêque, que l’abbé Raymond parte. Mais M. Vianney l’a souvent empêché en disant : « Si on n’est pas content, on partira tous les deux ». Plein de vertu, le Curé d’Ars a su profiter du caractère difficile et parfois désagréable de son ami pour se laisser sanctifier dans l’humilité. « Oh ! Laissez-le-moi, disait-il, il me dit mes vérités ».
Ce n’est qu’au bout de 8 ans, que l’Abbé Raymond comprit qu’il ne deviendrait pas le successeur du saint à Ars ; il demanda alors une autre affectation. Il fut nommé à Jayat, dans la Bresse, en 1853. En 1858 il recevra son ultime nomination à Polliat. Pourtant il reviendra souvent voir Jean-Marie Vianney. Il était encore présent à Ars 8 jours avant la mort du Saint Curé. Puis, comme il le précisera plus tard au procès de béatification : « Dès que j’appris son décès, je partis pour Ars où j’eus la consolation de pouvoir l’embrasser une dernière fois ». Il continuera plusieurs années son ministère à Polliat ; il y mourra en 1877 et y sera enterré.
Extrait des Annales d’Ars n° 329 [novembre-décembre 2010].
Père Antoine CHEVRIER
[1826-1879]
Né à Lyon en 1826 (le Curé d’Ars a alors 40 ans), Antoine Chevrier est issu d’une famille de condition modeste. Il entre au séminaire Saint Irénée et sera ordonné prêtre pour le diocèse de Lyon en 1850. Envoyé alors comme vicaire à la paroisse S. André de la Guillotière, dans un quartier pauvre et ouvrier de Lyon, il y découvrit la misère, sous toutes ses formes. Il en restera à jamais marqué.
Durant la nuit de Noël 1856, en priant devant la crèche, il se sent appelé à suivre Jésus au plus près dans son amour pour les hommes, par la pauvreté, l’humilité et le renoncement. Il décida alors de tout quitter et de vivre le plus pauvrement possible. Il éprouva le besoin d’être conforté dans cette vocation particulière, et il alla voir à Ars Jean-Marie Vianney, au début de l’année 1857. Celui-ci l’encouragea fortement et gardera toujours un fort souvenir de lui : « Dieu veut votre œuvre, lui dit le Saint Curé, mais avant, beaucoup de difficultés ». Le Curé d’Ars n’hésitera pas à envoyer vers lui des pénitents ou des personnes cherchant à se donner davantage. En 1857, il rejoint C. Rambaud qui venait de fonder une cité ouvrière pour accueillir les victimes des inondations catastrophiques de 1856. Le Père Chevrier se consacre alors à l’éducation religieuse des enfants et des jeunes dans cette cité.
En 1860, il acheta une immense salle de danse, appelée “le Prado” à la Guillotière, dans laquelle il construisit déjà une chapelle. Il y accueillit des jeunes adolescents pauvres du quartier pour leur faire l’école et surtout pour les catéchiser ; ainsi naquit l’œuvre du Prado. Pour lui : « évangéliser les pauvres, c’était la grande mission de Jésus-Christ sur la terre ». Comme il se refusait à faire travailler les enfants, ce furent principalement des gens pauvres qui l’aidèrent à faire fonctionner cette institution ; des ouvrières de la Croix Rousse à Lyon, mettaient ainsi chaque semaine un peu d’argent de côté pour les enfants du P. Chevrier.
En 1866, il fonda au Prado une “école cléricale” pour former des prêtres qui “comprennent et connaissent les pauvres”. Ceci donnera l’Association des prêtres du Prado qui connaîtra, après sa mort, un large essor. Il écrira pour eux, peu avant de mourir, ”Le véritable disciple ou le prêtre selon l’Évangile”, où il rassemble ses pensées sur le sacerdoce et la formation des prêtres. « Le prêtre est un homme dépouillé, le prêtre est un homme crucifié, le prêtre est un homme mangé » remarque-t-il.
Il meurt d’épuisement et de maladie le 6 octobre 1879 (20 ans après le Curé d’Ars). Des milliers de pauvres et d’ouvriers de la Guillotière l’accompagnent vers sa dernière demeure. Il fut béatifié par le Pape Jean-Paul II en 1986 à Lyon, deux jours avant sa venue à Ars.
Extrait des Annales d’Ars n° 328 [septembre-octobre 2010].
Parmi les proches du Curé d’Ars, on ne peut ignorer son médecin, le docteur Jean-Baptiste Saunier. « Mon cadavre n’a pas besoin de beaucoup de choses », disait M. Vianney, et pourtant il aura recours à un médecin. C’est lui qui l’avait choisi ; vers 1835 M. Vianney, en visitant des malades à l’hôtel-Dieu de Lyon, rencontrera le docteur. Percevant la nécessité d’un médecin près de sa paroisse il lui dit : « Après cela, vous viendrez vers moi à Ars. Le pays est décimé par des fièvres. On y a besoin de vous ». Non sans hésitation, le docteur cèdera aux souhaits du saint Curé. Il habitera d’abord Villeneuve, pour s’installer plus tard avec sa femme et ses deux enfants à Sainte Euphémie (5 km d’Ars).
C’est surtout la “grande maladie” du Curé d’Ars en 1843 qui va toucher le médecin. Beaucoup avaient perdu espoir. Le Dr Saunier remarquait : « Voici le dernier combat. C’est la fin ! Il n’a plus que 30 ou 40 minutes à vivre ». Quelques heures plus tard, on célèbre la messe pour lui et ce fut la guérison ! Son médecin aura l’audace d’obliger le Saint Curé à se reposer et à se nourrir convenablement. M. Vianney obéira comme un enfant à la volonté de son médecin. Ce dernier n’hésitait pas à s’adresser à l’évêque pour renforcer son autorité. Le Curé d’Ars, contraint à manger plus soupirait : « Je suis devenu gourmand… je ne suis pas tant à mon aise quand je vais me confesser ! ». Bien vite il retrouvera son rythme de confesseur de 12 à 16 heures par jour !
Lors de ses visites auprès des malades d’Ars, le Dr Saunier entendra les différentes histoires sur M. Vianney et sur le grappin qui tourmentait sa vie. Probablement il en a eu aussi connaissance par les témoignages du curé lui-même. Homme de science il donnera au Procès de Béatification deux déclarations scientifiques importantes pour montrer l’équilibre physique et mental de son patient, qu’il aura soigné pendant plus de 20 ans. En 1859, affaibli et souffrant de la chaleur de l’été, M. Vianney se voit obligé de rester alité dès la fin du mois de juillet. On appelle le médecin : « C’est inutile dit M. Vianney, le médecin n’y fera rien… ni cette fois sainte Philomène » - « Il me reste 36 francs, donnez-les à M. Saunier,… et puis qu’il ne revienne plus, je ne pourrais pas le payer ». Mais que de fois le médecin avait refusé ses honoraires… Il restera auprès du mourant jusqu’à la fin. C’est avec grande tristesse qu’il perdra son saint patient devenu son ami : « Mes rapports avec le serviteur de Dieu étaient ceux de l’intimité ; je n’ai jamais vu en lui qu’un modèle accompli de toutes les vertus ». Plus tard, pour récompenser le dévouement infatigable du Dr. Saunier envers la Providence d’Ars, les orphelines et les pauvres, et sa grande sollicitude envers M. Vianney, Pie IX le fera chevalier de l’Ordre de Saint Sylvestre, [à cette époque il n’y avait que 27 chevaliers dans le monde !].
Extrait des Annales d’Ars n° 330 [Janvier - février 2011].
Bienheureux Jean-Paul II
[1920-2005]
Le pape Jean-Paul II, ami du Curé d’Ars ? Certainement ! Dans sa vie sacerdotale puis durant son pontificat, la personne du saint Curé a marqué le pape et certaines de ses initiatives.
Né en mai 1920 à Wadowice, il fut ordonné prêtre en 1946. Évêque en 1958, il devient archevêque de Cracovie en 1964, puis pape le 18 octobre 1978.
Lors de ses études, il eut l’occasion de passer à Ars : « En rentrant de Belgique à Rome, j'eus la chance de faire une étape à Ars. C'était fin octobre 1947, le dimanche du Christ-Roi. Avec une vive émotion, je visitais l'ancienne petite église où saint Jean-Marie Vianney confessait, enseignait le catéchisme et donnait ses homélies. Ce fut pour moi une expérience inoubliable. Dès les années de séminaire, j'avais été frappé par la figure du Curé d’Ars » ; « Cette rencontre avec la figure du Curé d'Ars m'a convaincu que le prêtre accomplit une part essentielle de sa mission au confessionnal, en étant volontaire pour “se faire prisonnier du confessionnal“ » [in “Ma vocation, Don et Mystère”].
Le Curé d’Ars lui-même aurait été effrayé s’il avait su qu’un jour, le successeur de Pierre viendrait dans sa paroisse, et rassemblerait les prêtres de France pour le donner en exemple… C’est ce qui s’est passé en 1986 ! Jean-Paul II remarquait alors : « Moi personnellement, je suis touché par son message. Je suis toujours très touché. Et c’est pour cela que j’arrive ici, en pèlerinage, pour me mettre à genoux devant ces merveilles de Dieu… ». Il soulignait : « Ainsi donc, le Christ s'est bien arrêté ici, à Ars, au temps où Jean-Marie Vianney y était curé. Oui, il s'est arrêté. Il a vu “les foules” des hommes et des femmes du siècle dernier qui “étaient fatiguées et abattues”, comme des “brebis sans berger” (Mt 9,36). Le Christ s'est arrêté ici comme le Bon Pasteur ». Dans la personne du Curé d’Ars, le Seigneur Jésus est “passé” et a agi. Il a parlé aux hommes, s’est donné à eux, les a accueillis et plongés dans sa miséricorde. Comme prêtre, le Curé d’Ars a agi au nom du Christ dans les sacrements, la Parole proclamée, la charité répandue. On pourrait faire les mêmes remarques pour Jean-Paul II… Le mystère de la présence de Dieu se manifeste aussi dans la vie et le témoignage de ses amis, de ceux qui se laissent sanctifier et qui font sa volonté.
Aussi quand Jean-Paul II précise que le saint Curé demeure pour tous les pays un modèle hors pair « à la fois de l’accomplissement du ministère et de la sainteté du ministre », c’est bien cela qu’il veut signifier ; sous ces deux dimensions – comme pasteur et comme saint – il est exemplaire ! M. Vianney notait : « là où les saints passent, Dieu passe avec eux ! ». Il aurait, là aussi, été bien surpris de voir que sa sentence s’appliquait à lui et au Pape venu chez lui !
Le Pape Jean-Paul II s’est éteint le 2 avril 2005 à Rome après 26 ans de pontificat. Il a été béatifié par le Pape Benoît XVI le 1er mai 2011.
Extrait des Annales d’Ars n° 332 [mai-juin 2011].
Elle fut surnommé par le Pape Pie X “la petite sœur du Curé d’Ars” ! En France, elle est peu connue, mais en Nouvelle Zélande, c’est une figure nationale ! Marie Henriette Suzanne Aubert naît le 19 juin 1835 à Saint-Symphorien-de-Lay. Son père est huissier et libre-penseur, sa mère très pieuse. En 1840, la famille déménage à Lyon. Depuis l’enfance, on a fiancé Suzanne, mais en grandissant elle veut devenir religieuse. Ses parents sont opposés à sa vocation. Madame Aubert va alors à Ars consulter M. Vianney, Suzanne ayant promis de lui obéir : « Mon enfant, vous partirez pour les missions dans deux ans, […] Oh, mon enfant, je vous aiderai plus par la mort que par ma vie […] Que de croix, de difficultés et d’épreuves vous attendent dans la vie ! Mais quoi que ce soit qu’on vous fasse, quoi que ce soit qu’il arrive, quoi que ce soit qu’on vous dise, jamais, jamais, jamais ne lâchez prise ». Le 4 août 1860, Suzanne Aubert quitte Lyon, sous le prétexte d’aller à Ars pour l’anniversaire de la mort du saint Curé. En vérité, elle prend le train pour Le Havre : elle va rejoindre Mgr Pompallier et un groupe de missionnaires qui partent pour la Nouvelle-Zélande. Si cette fuite est un déchirement, Suzanne Aubert ne fait que suivre ce que le Curé d’Ars lui a dit. Elle va devenir supérieure de la congrégation des Filles de Notre-Dame de la compassion, créée en 1892 en Nouvelle-Zélande. Elle se souviendra de tous les détails donnés par M. Vianney. Lorsqu’elle remonte le fleuve Whanganui pour rejoindre sa première mission, Suzanne est à la fois éberluée et rassurée en reconnaissant Keepa’s House, la maison où vont vivre les sœurs, décrite par le Curé d’Ars. Mère Marie-Joseph Aubert fera du Curé d’Ars l’un des saints patrons de sa congrégation. Suzanne va alors évangéliser les Maoris. Les sœurs leur apprennent à lire, elles les soignent utilisant onguents et sirops que Mère Aubert a concoctés. Le crépuscule maori est irréversible et Mère Marie Joseph doit bientôt quitter la mission. Elle part à Wellington, la capitale, ou affluent les immigrants venus de Grande-Bretagne et d’Irlande. Elle y fonde un hospice et un orphelinat pour les enfants trouvés et pour les petits malades et difformes, encore nombreux à cette époque. Elle s’obstine aussi à accueillir des enfants de toute confession et à ne pas révéler les noms des filles-mères afin que l’anonymat les protège. Elle se rend à Rome, en 1913, pour faire reconnaître sa congrégation par le Pape ; sa brève visite va en fait durer six ans car la guerre empêchera tout retour aux antipodes. En mars 1914, elle commence à rédiger les souvenirs qu’elle a gardés du Curé d’Ars pour aider au dossier de canonisation de M. Vianney. Elle écrit à ses sœurs de Nouvelle-Zélande : « Quelqu’un m’a dit l’autre jour : je ne savais pas que vous étiez en si bons termes avec le Curé d’Ars, vos affaires vont prospérer ». Sur le chemin du retour, Suzanne Aubert passe à Ars, elle fait graver cette inscription dans la Basilique, près de la châsse de J-M Vianney : “Filles de Notre Dame de la Compassion fondé en Nouvelle-Zélande 1889 selon la direction donnée par le S. Curé en 1858”. Elle meurt le 1er octobre 1926.
Extrait des Annales d’Ars n° 333 [juillet-août 2011].
Monseigneur Claude SIMON
[1744-1825]
Juin 1815. Napoléon doit abdiquer quelques jours après la cinglante défaite de Waterloo du 18 juin. L'archevêque de Lyon, le cardinal Fesch, quoique de grande qualité et d’une loyauté exemplaire envers Rome, se voit reprocher d’être l’oncle de l’Empereur en déroute et doit fuir son diocèse. C’est ainsi que le jeune diacre Jean-Marie Vianney, dont la cause avait été plaidée avec force par l’abbé Balley à l’archevêché, allait être ordonné prêtre des mains de Mgr Simon, évêque de Grenoble. C’est ce même prélat qui l’avait ordonné sous-diacre le 2 juillet 1814 et diacre le 23 juin 1815 à la primatiale Saint-Jean de Lyon. S'il était d’usage que le remplaçant du cardinal se déplace à Lyon, le fait que l’abbé Vianney soit alors le seul appelé au sacerdoce, l’obligeait à faire le déplacement à pied jusqu’à Grenoble. En plus de la chaleur estivale, le diacre de vingt-neuf ans devait braver un Dauphiné parsemé de troupes autrichiennes depuis la défaite de Napoléon.
C’est le samedi 12 août au soir que le futur Curé d’Ars arrive dans la capitale dauphinoise pour y être ordonné prêtre le lendemain. On connaît cette célèbre réponse de l’évêque à un vicaire général lui faisant remarquer qu’il s’était bien fatigué pour l’unique ordinand : «Ce n’est pas trop de peine pour ordonner un bon prêtre ». Parole ô combien prophétique ! Parole révélatrice aussi de cet évêque « profondément pieux, plein de cœur et de condescendance».
Claude Simon était né à Semur-en-Auxois (Bourgogne) le 15 novembre 1744. Chanoine à Avallon, puis vicaire général d’Autun, il est désigné évêque de Grenoble en juillet 1802 par Bonaparte et sacré en l’église Saint-Roch à Paris le 8 août. Retardé par une maladie, il ne fait son entrée à Grenoble que le 7 octobre. Dès son installation, Mgr Simon marque sa volonté de réconciliation en demandant à tous les prêtres présents, « à quelque parti qu’ils appartinssent », d’échanger le baiser de paix. Dans une lettre du 17 novembre, il affirme que l’autorité de l’Église est « l’égale et la sœur de l’autorité civile », que « Il y a unité dans le corps sacerdotal […] ; vos répugnances, vos prédilections, vos affections particulières doivent se fondre et se perdre dans le sentiment d’obéissance que nous devons à l’Église ». Un vent de liberté soufflant à nouveau sur l’Église, Mgr Simon s’attache à reconstruire son diocèse en réconciliant les prêtres réfractaires et ceux qui avaient adhéré aux idées de la Révolution.
Ce souci des prêtres et des vocations s’illustre encore en 1806, lorsqu’il installe le Grand Séminaire dans les locaux rénovés de l’ancien couvent des Minimes, rue du Vieux-Temple. C’est dans la chapelle du Séminaire qu’il ordonne prêtre Jean-Marie Vianney. Il fait revenir les Ursulines en 1801, les Chartreux vers 1815 et fonde le Petit Séminaire en 1818. Il recréé le Chapitre cathédral et dote la cathédrale qui avait été pillée à la Révolution.
Ferme envers tous sur les principes, il se montre souple dans leur application et réussit, avec le temps, cette œuvre de réconciliation. Il meurt le 3 octobre 1825.
Extrait des Annales d’Ars n° 336 [janvier-février 2011].
Parmi les témoins et les personnes qui ont approché Jean-Marie Vianney, comment ne pas citer sa maman ! Femme réaliste et pratique, Marie Béluse, fille de Pierre Béluse et de Marguerite Tabard, est née en 1753 ; elle se maria avec Mathieu Vianney le 11 février 1772 à Écully. Vivant à Dardilly (nord de Lyon) où Mathieu est cultivateur, ils auront 6 enfants, dont le 4ème sera Jean-Marie.
Jean-Marie Vianney a beaucoup reçu de sa mère et il en était très reconnaissant. Il remarquait fréquemment qu’on ne saurait jamais être assez reconnaissant des bienfaits reçus d’une mère chrétienne « la vertu passe si bien du cœur des mères à celui des enfants… ».
Elle lui a donné le sens de Dieu, de la vie avec Dieu. C’est elle la première qui lui apprendra à prier, à connaître Dieu et à l’aimer. Elle lui enseignera à vivre sous son regard, c’est-à-dire en toute vérité, en toute simplicité avec Lui. Cette qualité le guidera toute sa vie, dans les moments plus difficiles où il ne perçoit pas la volonté de Dieu, ainsi que dans les périodes plus paisibles. Sa familiarité avec le “Bon Dieu” qui surprendra tant ses proches, vient certainement de cette habitude prise dès l’enfance. De cette intimité naît l’authenticité d’une vie chrétienne.
Marie Béluse lui avait appris à se tourner vers Dieu quand l’horloge de la ferme de Dardilly sonnait les heures, et à confier ainsi ses occupations, ses joies ou ses peines à Jésus. Une des premières choses qu’il fera en arrivant à Ars sera de relever le clocher et d’y installer une pendule ; il pourra ainsi inviter ses paroissiens, lorsque les cloches sonnent, à tourner leur cœur vers le Seigneur.
Il sera tellement marqué par l’exemple de sa Maman, qu’une des raisons de la création de la maison de Providence sera pour le Saint Curé, de “former des Mamans”. Il pensait que la meilleure façon de gagner le cœur de ses paroissiens et de les tourner vers Dieu était de passer par les mères de famille ; son œuvre d’évangélisation passera par là.
Sa Maman avait pressenti, comme c’est souvent le cas pour les mamans, l’ampleur de l’appel de Dieu sur ses enfants et tout spécialement sur son Jean-Marie. Petit, elle lui avait dit un jour : « tu vois Jean-Marie, si tes frères et sœurs péchaient (dans le sens de gravement) cela me ferait de la peine, mais surtout si c’était toi ». Quand il lui dira, déjà grand, sa volonté de devenir prêtre, elle lui répondra : « tu sais, cela fait longtemps que je le sais ». Elle a donc porté et accompagné la vocation de son fils, même si elle partira trop tôt pour le voir prêtre. Devenu pasteur d’âmes, il pressentira bien souvent la profondeur de l’appel de Dieu sur ceux qui venaient à lui et il les aidera à répondre de tout leur cœur à cet appel. Le “charisme” de la maman a engendré et porté celui du curé. Elle mourra le 8 février 1811 ; « Depuis que je l’ai perdue je ne me suis plus attaché à personne sur la terre » remarquait son saint fils….
Extrait des Annales d’Ars n° 334 [septembre-octobre 2011].
Père Georges Finet
[1898-1990]
S’il n’est pas contemporain du Curé d’Ars, le père Georges Finet est néanmoins un des nombreux témoins de la grâce d’Ars et de l’intercession du Saint Curé pour les vocations. Fils de Ludovic et Marie-Antoinette Finet, Georges naquit le 6 septembre 1898 dans une famille de la grande bourgeoisie catholique de Lyon. Il a deux frères dont un, Pierre, deviendra jésuite et trois sœurs dont une sera petite Sœur de l’Assomption.
De lui, on connaît surtout son long ministère comme responsable des Foyers de Charité et prédicateur de retraites sous l’intuition de Marthe Robin à Châteuneuf-de-Galaure (Drôme) de 1936 à 1990. Rien ne le prédestinait à cela : il est citadin, prêtre diocésain et sous-directeur de l’enseignement libre du diocèse de Lyon. Mais une rencontre avec Marthe Robin le 10 février 1936 va être déterminante pour la suite. A la fin de sa vie, il aura vu l’érection de près de 80 Foyers de Charité à travers le monde et aura prêché 486 retraites spirituelles !
Mais c’est ici l’éclosion de sa vocation, moins connue, qui nous intéresse particulièrement.
Fidèle à ses origines, il est envoyé dans la prestigieuse pension lyonnaise des Chartreux où la formation s’achève par une retraite spirituelle. Elle a lieu à Ars fin mai 1915 et est prêchée par Mgr Saint-Clair, spécialiste de ces retraites. Laissons au père Finet le soin de témoigner de cet événement1 : « C’est entre 4 heures et 5 heures de l’après-midi [du samedi 29 mai 1915] que nous avons eu une visite au Saint-Sacrement qui, dans ma vie, a orienté toutes mes décisions. Et c’est dans la petite chapelle de la Providence que le Saint-Sacrement était exposé. […] Je vois encore l’endroit où j’étais agenouillé : vers le tournant de la première marche, à ma gauche un de mes camarades [Alfred Ancel2] qui, lui, nous avait toujours dit qu’il se préparait pour succéder à son père à la tête d’importantes usines qui concernaient la teinture et la soierie. Et moi-même, je faisais également ma prière.
Et c’est en sortant de cette rencontre d’une demi-heure profonde avec Notre Seigneur, que sortant de la Providence, les deux jeunes gens, tout surpris, se sont fait […] leur confidence en se disant l’un à l’autre que c’était fait, qu’ils s’étaient sentis appelés dans l’intériorité même de leur cœur par un appel de Dieu, et un appel pour la vie sacerdotale, et que cette fois le oui était donné, et qu’il était définitif. Toutefois dans leur émotion l’un et l’autre voulaient être sûrs de ne s’être pas trompés, et c’est à 6 heures du soir, à 6 heures et demie exactement, qu’ils sont allés trouver le bon prédicateur qui dirigeait ainsi tous les exercices. Et j’ai noté la réponse qu’il m’a faite : ‘‘Oui, soyez un bon prêtre’’ »
Plus tard il témoignera : « Oh ! mes enfants, quand on a dit oui à Dieu, quelle joie on a dans le cœur. Et dans les notes de ma retraite, je sens une émotion intense de joie qui dilate mon cœur. Et je crois pouvoir vous dire que cette joie a accompagné ma vie tout entière. » Il mourra le 14 avril 1990.
Extrait des Annales d’Ars n° 335 [novembre-décembre 2011].
Bienheureuse Eugénie SMET
[1825-1871]
La bienheureuse Eugénie Smet ou sœur Marie de la Providence naît à Lille le 25 mars 1825 dans une famille profondément chrétienne. Sa foi en la fidélité de Dieu grandit très tôt, ce qui lui donnera la persévérance dans les nombreuses épreuves qu'elle rencontrera. Après dix ans de vie apostolique à Loos-les-Lille, elle découvre à la Toussaint 1853 sa mission au sein de l'Église au service de la Providence divine.
Devant les difficultés à fonder une congrégation répondant à son intuition spirituelle, elle demande à son amie Henriette Waymel qui doit se rendre à Ars en août 1855, d'interroger le Curé d'Ars sur ce laborieux projet . La réponse ne tarde pas : « Dites-lui qu'elle établira un ordre pour les âmes du purgatoire quand elle le voudra » . Deux mois plus tard, même confirmation par l'intermédiaire de l'abbé Toccanier : « Le curé pense que c'est Dieu qui vous a donné l'idée d'un si sublime dévouement » .
Arrivée à Paris en janvier 1856, elle se décide à fonder l'Institut des Auxiliatrices des âmes du Purgatoire avec la double finalité d'« aider à tout bien quel qu’il soit » et d'« aller des profondeurs du Purgatoire jusqu’aux dernières limites de la terre ».
Les adversités se poursuivant, elle reste en contact avec le saint Curé qui ne cessera de prier pour elle et de l'exhorter. « Les croix que vous avez, lui fait-il dire, sont des fleurs qui bientôt donneront leur fruit. Cette communauté ne peut manquer de réussir... Si Dieu est pour vous, qui sera contre vous ?... Une maison qui s'élève sur la croix ne craindra plus l'orage ni la pluie : c'est le sceau divin ».
Quand elle oriente sa congrégation vers l'éducation chrétienne des enfants, elle reçoit à nouveau des encouragements d'Ars : « Vous réalisez ainsi dans sa plénitude l'esprit de Jésus-Christ, en soulageant en même temps ses membres souffrants sur la terre et dans le purgatoire ».
En 1859, marquée par sa scolarité au Sacré-Coeur de Lille, elle adopte pour son institut les règles et les constitutions de la Compagnie de Jésus .
Après la mort du Saint Curé, l'oeuvre se poursuit et s'étend. En 1863, elle fonde une maison à Nantes ; le 4 août 1867 – anniversaire de la mort du Saint – elle reçoit un appel pour la mission en Chine ; en 1869, elle fonde à Bruxelles. Elle meurt âgée de 45 ans à Paris le 7 février 1871, quarante jours avant la terrible insurrection de la Commune.
En 1957, Pie XII la béatifie en disant d'elle : « Que la charité envers les âmes souffrantes s’unisse intimement chez Eugénie Smet à l’apostolat le plus concret, le plus actif, le plus universel, voilà sans aucun doute un trait saillant de sa physionomie spirituelle et le cachet particulier que Dieu voulut lui donner ». Ce charisme de fondatrice, elle l'aura exercé sous l'influence incontestable du Curé d'Ars, sans jamais toutefois le rencontrer ! Nouvelle et touchante expression de la communion des saints dans sa vie. Communion qui a pour source la Charité du Christ Lui-même : c'est elle qui unit les saints..
Extrait des Annales d’Ars n° 337 [mars-avril 2012].
Frère Gabriel Taborin
[1799-1864]
Gabriel Taborin naît le jour de la Toussaint 1799 à Belleydoux (Ain), cadet d'une pieuse famille de paysans. Dès l'âge de douze ans, il aide le curé pour l'instruction, l'école ayant été supprimée à la Révolution. Puis il devient tout à la fois sacristain, catéchiste et instituteur dans son village. À 24 ans, il se sent appelé à se consacrer à l'enseignement des garçons des campagnes ainsi qu'au catéchisme. En 1827 il rencontre Mgr Devie, évêque de Belley, qui l’encourage et le conseille dans cette voie. Il reçoit les premiers postulants en 1833, ouvre un pensionnat à Belmont et fonde deux ans après à Belley l'Institut des Frères de la Sainte-Famille. Le pape Grégoire XVI reconnaît la congrégation en 1841.
Devant les difficultés de la fondation, il décide en 1837 de faire le “pèlerinage d'Ars”. Alors qu'il attend comme tout le monde de voir le Saint Curé, celui-ci l'interpelle : « Bonjour, frère Gabriel ! Comment va votre petite communauté ? » - « Mais, Monsieur le Curé vous me connaissez donc ? » - « Oh ! Les amis du Bon Dieu se connaissent bien ! ». C'est en effet une belle amitié qui commence entre eux ainsi qu’un soutien spirituel, moral et financier de la part du Curé d'Ars. Il oriente même vers lui des jeunes qui cherchent leur vocation et demande en 1849 au frère Gabriel de lui envoyer des frères pour l’école de garçons qui vient de voir le jour à Ars. C'est ainsi qu’arrivent les frères Athanase – qui restera soixante-dix ans sur place – Chrétien et Constance.
C’est en 1849 également que frère Gabriel projette de rédiger une sorte de manuel du pèlerin d'Ars, avec l’approbation du Curé. L'abbé Raymond lui recommande, d’expérience, d’éviter en préambule tout éloge envers M. Vianney. En mars 1850, L'Ange conducteur des pèlerins d'Ars paraît enfin et le frère Taborin est heureux d’en apporter les premiers exemplaires à Ars. Mais la déception est vive chez le Saint Curé qui découvre que le frère n’a pu s’empêcher de le couvrir d’éloges et de le comparer notamment au « saint Précurseur du Sauveur du monde » ! Il rapporte encore que l’on parle de lui comme d’un « prodige vivant de foi, de piété, de douceur, de zèle, en un mot, de toutes les vertus qui font les saints »... À la sacristie, le Saint laisse exploser son chagrin : « Comment avez-vous fait pour me tromper de la sorte ? Je vous croyais incapable de faire un mauvais livre. Je ne veux pas qu'il subsiste et qu'il paraisse en aucune façon. Brûlez-le bien vite ! Je vous rembourserai vos frais d'impression. ». Mais l’ouvrage continue sa diffusion avec l’approbation de l’évêque... et le désarroi de l’humble Curé ! Il ne tint néanmoins pas rigueur au frère Gabriel de ce qu’il avait vécu et accueilli comme une nouvelle croix.
Après une vie toute donnée, le frère Taborin meurt à Belley à l'âge de soixante-cinq ans, le 24 novembre 1864.
Il a été déclaré “vénérable” par Jean-Paul II le 14 mai 1991.
Article extrait des Annales d’Ars n° 338 [mai-juin 2012].
Saint Benoît-Joseph Labre
[1748-1783]
Quel lien peut-il y avoir entre saint Benoît-Joseph Labre et le Curé d’Ars, alors que le second naît trois ans après la mort du premier ? C’est que la famille Vianney va être marquée par le passage en juillet 1770 dans leur ferme de Dardilly de celui que l’on surnomme le “Vagabond de Dieu”. Si l’événement ne fait aucun doute sur le plan historique, il est impossible que ce soit le grand-père de Jean-Marie qui l’ait accueilli, comme on le trouve rapporté parfois, puisque celui-ci est mort deux ans plus tôt… Il s’agit plutôt de son père, Mathieu Vianney.
Cet épisode rappelle que les chemins des saints se croisent parfois et que, certainement, la Providence divine favorise cela pour diffuser ses grâces ! « Qui sait, analyse Catherine Lassagne, si ce saint homme n’obtint pas du Ciel cet enfant de bénédiction, qui devait un jour conduire au ciel des milliers d’âmes ! ». Frère Jérôme rapporte que « le bienheureux Labre fut si bien accueilli dans la maison Vianney qu’il écrivit une lettre de reconnaissance. Le Curé d’Ars a parlé souvent de cette lettre. Il la donna plus tard à une personne qui l’en avait prié ». Aussi, le saint Curé orna-t-il son presbytère d’un tableau du futur saint. Mais qui est ce saint vagabond ?
Benoît-Joseph naît le 26 mars 1748 à Amettes (Artois), aîné d’une famille de quinze enfants. Discret et modeste, il est habité très jeune par une vie de foi profonde qui le prédestine, pense sa famille, au sacerdoce. Mais à dix-huit ans, après six années d’études auprès de son oncle curé, il fait part de son désir d’entrer au monastère. Commence alors une période de nombreux essais de vie monastique en Chartreuse et à la Trappe. Mais aucun n’aboutit : sa santé fragile, ses angoisses et sa grande austérité dissuadent les supérieurs. Face à toutes ces difficultés, il garde confiance : « Le Bon Dieu m'assistera et me conduira dans l'entreprise qu'Il m'a Lui-même inspirée (…). J'aurai toujours la crainte de Dieu devant les yeux et son amour dans le cœur », écrit-il à ses parents à vingt-et-un ans.
Rejeté de partout, il s’engage sur les chemins comme mendiant et pèlerin, au secours des nécessiteux. Il désire « savoir aimer ceux qui se sont perdus et les aimer dans leur perdition même ». Très vite, sa réputation de sainteté s’étend. Comme plus tard le Curé d’Ars, il devient membre du tiers-ordre franciscain et est animé d’une profonde vie d’oraison et de contemplation. Parmi ses nombreux voyages à pied, il se rend par deux fois à Rome et une fois à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Lorette. À partir de 1778, il se fixe à Rome où il meurt âgé de 35 ans un mercredi Saint, le 16 avril 1783.
Il est béatifié le 20 mai 1860 par le pape Pie IX devant 40 000 personnes et canonisé le 8 décembre 1881 en la fête de l'Immaculée Conception par le pape Léon XIII. Il est le saint Patron des célibataires, des mendiants, des pèlerins et des itinérants. Il est fêté par l’Église le 16 avril.
Article extrait des Annales d’Ars n° 339 [juillet-août 2012].
Le départ en retraite de celui qui vient d’être pendant un quart de siècle “l’Évêque du Saint Curé” mérite que l’on s’arrête sur ce témoin, à la fois proche de nous et de saint J-M Vianney.
Né à Montceau-les-Mines (71) le 14 avril 1937, Guy Bagnard est le fils de R. Bagnard, mineur de fond, et de H. Donet. Il entre au Petit Séminaire de Rimont, puis au Séminaire universitaire de Lyon. Il obtient un DEA de théologie à l'Institut catholique de Paris un de philosophie en Sorbonne.
Ordonné prêtre le 29 juin 1965 pour le diocèse d’Autun, il est nommé vicaire à Gueugnon (ce qui n’est pas anodin pour un passionné de football !). Professeur au Petit Séminaire de Semur-en-Brionnais en 1967-68, il est nommé vicaire à la paroisse Saint-Sulpice de Paris. Professeur au Séminaire Saint-Sulpice d'Issy-les-Moulineaux de 1971 à 1974, il devient supérieur du Séminaire de Paray-le-Monial de 1974 à 1984. Après quelque temps à Paris et à Rome, il est nommé évêque de Belley le 16 juillet 1987 pour succéder à Mgr René Dupanloup. Il est ordonné évêque par le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon, le 4 octobre à Ars.
Dans l’élan du pèlerinage de Jean-Paul II à Ars (le 6/10/1986), il obtient de Rome en 1988 que le nom du diocèse soit désormais “diocèse de Belley-Ars”. Durant son épiscopat, il aura à cœur de redynamiser le Sanctuaire en nommant un recteur et des prêtres supplémentaires, en implantant de nouvelles communautés, en encourageant la restauration et la construction des bâtiments, ainsi que des rassemblements divers,… Il lance aussi, dès octobre 1988, une année de propédeutique à Ars puis les deux cycles d’un Séminaire qui accueille des séminaristes du monde entier venant se former auprès du Curé d’Ars. Animé par la même foi dans le sacerdoce, il fonde en 1990 la Société Jean-Marie Vianney qui regroupe en fraternités, des prêtres diocésains s’inspirant de la spiritualité du Curé d’Ars. Le Séminaire est confié à la SJMV afin d’y former des prêtres diocésains dans ce même esprit de don de soi au Christ et à l’Église, à l’exemple du Saint Curé et selon les orientations de Vatican II. En 1995, est inauguré le Foyer Sacerdotal Jean-Paul II pour accueillir les prêtres pèlerins à Ars en leur proposant un cadre et une animation favorables au ressourcement spirituel.
Ses homélies et enseignements – en particulier en 2009 et 2010 à l’occasion du Jubilé de la mort du Saint et de l’Année Sacerdotale décrétée par le pape Benoît XVI – auront contribué, dans son diocèse et bien au-delà, au rayonnement universel du Saint Curé. Dans les pas de Jean-Paul II puis de Benoît XVI, il n’aura ménagé aucune peine pour montrer la profondeur et l’actualité du Curé d’Ars pouvant devenir « un compagnon, un ami, un exemple, un modèle, dont la simplicité et l’humilité rendent sa proximité désirable et sa présence réconfortante pour les pasteurs d’aujourd’hui et pour les jeunes qui veulent répondre à l’Appel ». Un sens profond du sacerdoce associé à la grâce d’Ars laissera à son épiscopat une marque singulière en des temps de profondes mutations sociales et ecclésiales : celle d’une réponse courageuse et concrète au renouveau insufflé par l’Esprit Saint dans le Concile Vatican II.
Article extrait des Annales d’Ars n° 340 [septembre-octobre 2012].
Léon Papin Dupont, surnommé déjà de son vivant le saint de Tours, naît le 24 janvier 1797 à la Martinique, dans une famille d’origine bretonne. Il rejoint la France pour sa scolarité dans un contexte politique tendu. Il obtient une licence de droit à Paris et devient magistrat. Sa bonne situation lui permet une vie facile. En 1820, au contact de la Congrégation de la Sainte Vierge, il découvre que la foi suppose une exigence de vie plus élevée. C’est une première conversion qui le rend fidèle à la messe quotidienne, à ses devoirs religieux et aux œuvres de charité. Il rentre en Martinique où il épouse en 1827 Caroline d’Audiffredy qui décèdera six ans plus tard, lui laissant une fillette de dix mois. À cause de la santé de celle-ci, il regagne la métropole et s’installe à Tours. Sa foi profonde marque plus d’une personne. Fin connaisseur des Écritures, M. Dupont est un familier de l’Eucharistie au point de lancer l'Adoration nocturne des hommes. Il est aussi rempli d’une grande dévotion à saint Martin, évêque de Tours. Choqué dès son retour en France par le climat violemment anticlérical et même antireligieux de son époque, il réagit et comprend que sa foi doit se manifester par une ardente charité. Il se consacre à des œuvres caritatives et crée le Vestiaire de saint Martin pour distribuer des vêtements aux pauvres, à l’exemple du Saint de Tours… En 1847, il profite d’un voyage à La Salette pour rencontrer comme il le désirait depuis longtemps le Curé d’Ars. « Mais comment pourrai-je me frayer un passage au milieu de la foule qui se presse toujours autour de lui dès qu’il sort de l’église ? ». À sa plus grande surprise, le saint Curé avance vers lui et d’un regard très doux lui dit : « Mon cher ami, qu’il sera bon de nous retrouver un jour dans le ciel et de chanter les louanges de notre Dieu ! ». C’était évidemment la première fois qu’ils se rencontraient ! Quatre ans après, il place dans son salon de Tours une image de la Sainte Face (la même que celle que J-M Vianney avait accrochée dans son presbytère…). Les miracles qui se produisent les jours suivants la rendent célèbre. M. Dupont va œuvrer jusqu’à sa mort à la propagation du culte à la Sainte Face de Jésus dans l’esprit de sœur Marie de Saint-Pierre, une carmélite de Tours qui avait reçu des révélations à ce sujet. Il demande aussi la permission au Pape de reconstruire une basilique en l’honneur de saint Martin à l’emplacement de l’église qui avait été détruite. Avec l’accord de Mgr Guibert, il fait des recherches archéologiques qui aboutiront en 1860 à la découverte des reliques de saint Martin dans une cave murée. Les dernières années de sa vie sont douloureuses car marquées par une maladie paralysante. Mais il parvient à l’offrir sans se plaindre et en affirmant : « Le principal et l'essentiel, c'est d'arriver à la connaissance amoureuse de Dieu ». Il meurt à Tours le 18 mars 1876 à 79 ans. Il est déclaré vénérable par le pape Léon XIII en 1883.
Article extrait des Annales d’Ars n° 341 [novembre-décembre 2012].
Confesseur pendant les quatorze dernières années de sa vie, jusqu’à la mort du Curé d’Ars, l’abbé Beau en est donc un témoin majeur. Louis Beau naît à Ambronay (dans l’Ain à 50 km à l’est d’Ars) le 30 décembre 1808. Après plusieurs années de ministère, il est nommé en septembre 1844 curé de Jassans (à 5 km d’Ars). Il connaît son éminent voisin pour s’être un jour confessé à lui alors qu’il était vicaire à Grenay (à l’est de Lyon). « À mon arrivée, témoigne-t-il, j’allai à Ars recommander mon saint ministère au saint Curé. Après cette première visite, j’y retournai mais assez rarement : le saint Curé était si occupé, puis sa sainteté me faisait peur. Impossible de me défendre de ce sentiment : quelle différence entre sa vie et la mienne !... Pourquoi ne vis-tu pas ainsi ?... Je me rassurais par cette parole de l’Évangile : “Il y a plusieurs demeures dans le maison de mon Père” (Jn 14,2) ». En novembre 1845, « se sentant poussé intérieurement » depuis un mois à aller à Ars, il se rend directement à la Providence vers midi pour le voir plus facilement. Il raconte : « Je lui fis une recommandation, et déjà j’avais mon bâton de voyage, quand le saint Curé, me prenant sous le bras, me mena dans sa chambre. Jugez de mon étonnement, quand, se mettant à genoux, il me priait d’entendre sa confession. “Ayez la bonté de venir ainsi de temps en temps. Vous m’obligerez.” ». M. Dufour, missionnaire diocésain de Belley en service à Ars, rapporte que son curé était « très régulier à se confesser, et le curé de Jassans venait souvent » et à n’importe quelle heure… Ce qui donne autorité à cette confidence de l’abbé Beau sur son singulier pénitent : « Je ne sache pas qu’il se soit relâché un seul jour… Il était entouré d’une auréole de sainteté. Je ne pourrais exprimer à quel point il m’inspirait la vénération et le respect… Je ne crois pas qu’il soit possible d’aller plus loin dans la pratique des vertus héroïques ». Qu’ajouter à cela ?! Sur la manière dont le Curé d’Ars disait la messe, priait son bréviaire, le bénédicité,… il affirme : « le souvenir de ce que j’ai vu dans ces moments-là m’impressionne encore ». C’est en fait une amitié sacerdotale qui s’est nouée entre eux. Le Curé d’Ars l’appelle « mon cher ami », lui offre du bordeaux que son médecin lui avait prescrit sur ordonnance et va jusqu’à lui faire cadeau d’un calice ! Le jour de la Fête-Dieu 1852, alors que le curé de Jassans est gravement malade, le saint Curé vient le visiter : « Il avait fait toute la route à pied, par une chaleur excessive, et bien qu’il eût déjà présidé la procession du Saint-Sacrement ! », confie-t-il. Dans la nuit où le Curé d’Ars quittait cette terre, l’abbé Beau lui propose à deux reprises qu’un missionnaire lui donne les derniers sacrements. « Ce sera vous », lui répond-il avec les forces qui lui restent. L’abbé Beau restera à Jassans comme curé et décèdera le 4 janvier 1870 à 61 ans. C’est là qu’il repose en paix, à l’ombre de la croix centrale du cimetière.
Extrait des Annales d’Ars n° 342 [janvier - février 2013].
Vicomte François des GARETS
[1758-1830]
François de Garnier des Garets est le frère cadet d’Anne-Colombe, plus connue sous le nom de “Mademoiselle d’Ars”. Il a été capitaine de dragons (1) au régiment de Penthièvre (région de Saint-Brieuc) et il est chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis. Il devient veuf de Mlle de Bondy qui ne lui laisse aucune postérité. Il a une bonne situation et réside faubourg Saint-Germain à Paris. Paroissien de Saint-Sulpice, il est un homme pieux et connu pour sa charité. Président de la “fabrique” de la paroisse (2), il a pour habitude de visiter et de secourir les pauvres de son quartier. En octobre 1823, il demande même par lettre à sa sœur d’Ars de distribuer ses vêtements en laine à des nécessiteux du village car “c’est une faute de perdre ce qui peut être utile”… Sa bonté le fait apprécier aussi des gens d’Ars, en particulier des pauvres.
C’est au cours de vacances à Ars en 1819 que sa sœur le présente à l’abbé Vianney. Il vient à l’église avec elle tous les jours et se fait une joie, comme à son habitude, de servir la Messe.
Malgré un écart de milieu et d’âge important, les deux hommes se lient d’amitié. « Comme je suis content d’avoir fait la connaissance de M. d’Ars, s’exclame un jour le saint Curé. Qu’il est pieux ! Comme il aime le Bon Dieu ! Que je suis imparfait auprès de lui ! Que Mlle d’Ars est heureuse d’avoir un frère si saint ! ». En retour, François des Garets recommande à sa sœur de “servir de sœur surveillante à M. Vianney”. « Je te demande, lui précise-t-il dans une lettre, d’exiger qu’il ait pour lui, au moins un pot-au-feu par semaine. Il est nécessaire qu’il se nourrisse bien sainement, afin de conserver sa santé ; je crois plus profitable pour nous de le conserver à Ars que de le voir, comme son prédécesseur, accroître au ciel le nombre de nos Anges gardiens ! »
En 1821, il va faire partie des soutiens de la supplique au roi Louis XVIII pour ériger en paroisse la chapellenie d’Ars. Ce sera chose faite le 20 juin de la même année.
On le sent au diapason du Curé d’Ars quand il écrit au maire Mandy : « Ma plus grande jouissance, c’est d’embellir les églises dans lesquelles Notre-Seigneur est très réellement présent sous les saintes hosties consacrées ». Cela ne reste pas lettre morte puisqu’il va faire partie des principaux soutiens de la paroisse d’Ars. Il a ses adresses à Paris, décrit les objets avec précision ainsi que leur façon de les utiliser et de les conserver. C’est à lui que l’on doit notamment trois bannières neuves, de précieux ornements, le tabernacle du maître-autel (aujourd’hui dans la chapelle de st Jean-Baptiste) initialement prévu pour Saint-Sulpice, le dais de procession avec les travaux d’élargissement de la porte, le perron et le large escalier à double accès. « Je désire très belle l’entrée de l’église, explique-t-il au maire, cela est absolument nécessaire, car si les palais des rois de la terre sont embellis par la magnificence de leurs arrivées, à bien plus forte raison celles des églises doivent-elles être somptueuses ».
Il meurt en 1830 à 72 ans.
2 Equivalent du Conseil économique.
Extrait des Annales d’Ars n° 343 [mars - avril 2013].
Etiennette DESCOMBES
[1787 (?) - 1873]
Des incertitudes subsistent sur cette modeste femme hors du commun qui vivait dans la petite ville industrielle de Cours (Rhône). Elle serait née le 30 avril 1787 (et non en 1766 comme certains l’ont écrit). Elle aurait été institutrice (en tous cas vers 1836). Mais ce qui importe c’est qu’elle soit venue plusieurs dizaines de fois (une quarantaine ?) à Ars. La première fois se situe vers 1828, alors que la réputation du saint Curé commence à se répandre un peu partout, en raison des nombreuses missions paroissiales auxquelles il avait prêté main forte. Étiennette vient le rencontrer pour lui demander conseil au sujet d’une œuvre spirituelle en faveur des âmes du purgatoire à laquelle elle croit mais dont les difficultés la font douter. Pour ces âmes, elle offre des nuits de prières, des messes et des privations. Saint Jean-Marie Vianney lui redonne confiance par ces mots : « Votre mission est belle et très agréable à Dieu. Oh ! des messes, des messes pour les âmes du purgatoire ! Quoi de plus précieux ? Faites-en une ample moisson : Dieu vous en donnera la grâce, il vous bénira, il vous accordera de longues années encore pour le bonheur de ces pauvres saintes âmes ». Dès lors, elle se met à quêter pour les âmes du purgatoire : à la porte de l’église mais aussi en pleine ville. « Un sou, s’il vous plaît, pour les âmes du purgatoire », a-t-elle coutume de demander sans gêne. Il semble que jamais personne n’ait osé s’opposer à elle malgré l’originalité de sa démarche… et de sa personne. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’elle est surnommée « la Gniatse » en patois local, c’est-à-dire « la Niaque » en raison de son énergie étonnante… Une fois son petit sac rempli, elle prend la route à pied pour rejoindre la bonne cinquantaine de kilomètres qui la sépare d’Ars, à travers les monts du Beaujolais, tout en mendiant le gîte et le couvert. Malgré le dénivelé, elle avoue trouver le retour plus facile que l’aller : sans doute en raison de la joie de la mission accomplie ! Le Curé d’Ars lui réserve toujours un bon accueil et célèbre lui-même quelques messes qu’elle offre et répartit toutes les autres à des confrères. C’est par centaines que des messes pour les âmes du purgatoire sont célébrées grâce à elle.
Devenue aveugle et impotente à la fin de sa vie, des personnes viennent prendre soin d’elle. Plusieurs fois, elles ont la surprise de trouver tout en ordre alors qu’elles prenaient soin de fermer à chaque fois la porte. « Ce sont, assurait-elle dans un sourire, les âmes du purgatoire qui sont venues ce matin ! ». Elle meurt le 23 novembre 1873, sans doute à plus de 86 ans. Ce qui est certain, c’est que ses obsèques triomphales attestent de la réputation qu’elle avait acquise à Cours. Les témoins racontent que les usines de la ville furent fermées et qu’une foule d’ouvriers, de patrons et de membres du clergé l’accompagnèrent vers sa dernière demeure. Sans doute son âme fut elle choyée en arrivant au milieu de ses semblables ?!
Extrait des Annales d’Ars n° 344 [mai - juin 2013].






